Dexter saison 4
Posté le 7 février 2010
Catégorie séries | 3 commentaires
Qu’elles semblent loin les premières saisons de Dexter, celles où l’on découvrait, presque avec surprise, que notre cœur de spectatrice pouvait vibrer pour un héros aussi sombre. C’était l’époque où Dexter Morgan, officier de la crim’ de Miami et serial killer, recelait encore une part de mystère. Epoque désormais révolue puisque cette saison 4 offre douze épisodes en demi-teinte, alternant le bon et le moins bon.
Commençons par les déceptions. Il fallait sans doute s’y attendre, mais une série qui repose sur un concept aussi fort ne pouvait, à terme, que perdre en intensité. Et c’est cette saison 4, pourtant loin d’être la plus faible du lot, qui en révèle les limites. Car si elle offre enfin à Dexter un adversaire à sa mesure, elle banalise le serial killer au point de le rendre aussi dérangeant qu’un… docteur House, par exemple. Notre serial killer préféré (interprété par Michael C. Hall) est désormais un héros de série lambda, et ses ambigüités, pour intéressantes qu’elles soient, ne suffisent plus à pousser le spectateur dans ses retranchements. Certes, Dexter reste un personnage aux multiples visages – bien obligé vu le dark passenger qu’il trimballe sur le siège avant de son existence. Mais c’est le père de famille qui est cette année mis en avant, le serial killer étant, lui, relégué au second plan. Preuve en est le petit nombre de criminels qui finit sur sa table à découper. Non pas que l’on soit particulièrement fan des mises à mort, mais ces scènes-là ont le mérite de montrer à quel genre de personnage on a affaire. Le générique détourné dans le premier épisode résume à lui seul une bonne partie de la saison : ce n’est pas Dexter, portrait of a serial killer mais desperate Dexter. Et donc, comme dans toute banlieue américaine, on s’ennuie tranquillement et on tourne en rond.
Au rayon des réussites, il y a évidemment le Trinity Killer : une sorte de double de Dexter, en mieux ou en pire selon où on se place. Un être vicieux, pervers et particulièrement flippant (génial John Lithgow), vers lequel Dexter se tourne pour tenter d’apporter des réponses à sa propre vie. Comme il l’avait fait dans la saison 3 avec Miguel Prado. Cette recherche d’une figure paternelle qui lui permettrait de s’affranchir du code de Harry est bien sûr au cœur de la série, et devrait continuer à l’être l’an prochain. Le Trinity killer sauve la saison, charriant néanmoins avec lui les incohérences habituelles, fruit d’intrigues ficelées à l’arrache – malheureusement la marque de fabrique de Dexter.
Alors que l’on pensait l’avenir de la série un rien compromis, voilà que l’épisode final vient soudain relancer notre intérêt. Et pose la question de cette saison 4 : transition ou fin de cycle ? Seule la saison 5 le dira…
Ca va être long !
Dexter saison 4





Créé par James Manos Jr
Avec Michael C. Hall, John Lithgow, Julie Benz, Jennifer Carpenter…
12 épisodes.
Bureaux d’écrivains : les photos de Jill Krementz
Posté le 1 février 2010
Catégorie bureaux d'écrivains | 2 commentaires
Cela faisait longtemps que je n’avais pas fait un billet sur les bureaux d’écrivains, et en découvrant les photos de Jill Krementz, j’ai immédiatement été séduite par ses portraits en noir et blanc d’écrivains assis à leur table de travail. A l’inverse des images bien connues d’un Hemingway derrière son bureau ou d’une Beauvoir le stylo à la main, les clichés de la photographe américaine ne donnent pas le sentiment d’une mise en scène. L’écriture étant une activité solitaire par excellence, ce sont des hommes et des femmes face à eux-mêmes que montrent les photos de Krementz. On se demande d’ailleurs combien de temps il lui a fallu pour réussir à se glisser dans l’intimité de ces écrivains, et leur faire oublier sa présence. Le plus étonnant, c’est que Krementz ne se considère pas comme une photographe mais plutôt comme une écologiste dont le travail est de photographier les êtres - en l’occurrence souvent des auteurs - dans leur environnement naturel. En veillant justement à ne jamais violer leur intimité. Et elle ne sort son appareil que pour ceux qu’elle admire, ce qui explique, entre autres, la douceur qui émane de certaines de ces images.
Krementz, qui fut mariée à Kurt Vonnegut, a tiré le portrait de nombreux écrivains durant sa carrière, parmi lesquels Saul Bellow, Tennessee Williams, Tom Wolfe ou Toni Morrison et Stephen King. Ces photos sont extraites d’un livre publié en 1997, The writer’s desk, qui fait apparemment l’objet d’un certain culte parmi les passionnés de littérature. Je n’ai malheureusement pas réussi à trouver tous les portraits contenus dans ce recueil, mais en voici quelques uns, celui de l’écrivain Georges Plimpton (ci-dessus) étant un de mes préférés.
Ecrivains de haut en bas : George Plimpton, John Updike, Stephen King, E.B White, Dorothy West.
Crédit photo : Jill Krementz.
Pour d’autres photos de Krementz, notamment celles présentées lors de l’exposition Writers Unbound, c’est ici.
Adaptations de roman au cinéma : les sorties du mois de février
Posté le 29 janvier 2010
Catégorie films & adaptations | 4 commentaires
Sherlock Holmes
On se souvient des excellents Arnaques, crimes et botanique et Snatch, sortis respectivement en 1998 et 2000. Depuis, Guy Ritchie n’a fait que des mauvais films - aucun rapport de cause à effet avec son mariage avec Madonna, …quoique. Laissons donc une chance à son Sherlock Holmes, adapté non pas de Conan Doyle mais d’un comic book de Lionel Wigram. Dans le rôle d’un Holmes particulièrement dépravé, on retrouve Robert Downey Jr, et dans celui du fidèle compagnon Watson, Jude Law.
Réalisé par Guy Ritchie avec Robert Downey Jr et Jude Law - Sortie le 3 février 2010.
Disgrace
Adapté du roman éponyme de l’écrivain sud-africain JM Coetzee (prix Nobel de littérature 2003), le film raconte la disgrâce d’un professeur de poésie à l’université du Cap, obligé de démissionner après avoir couché avec l’une de ses élèves. David Lurie, interprété par John Malkovitch, part retrouver sa fille dans une région où les Blancs sont désormais minoritaires. Des paysages somptueux et une plongée dans la société sud-africaine post-apartheid.
Réalisé par Steve Jacobs avec John Malkovich, Eriq Ebouaney, Jessica Haines… - Sortie le 3 février 2010.
Shutter Island
Le film le plus attendu de ce début d’année. Qui mieux que ce vieux loup de Scorcese pour donner vie au polar glauque et humide de Dennis Lehane ? Personne, évidemment.
L’histoire, en deux mots : par une froide matinée de 1954, deux agents fédéraux débarquent sur Shutter Island, une île qui a été transformée en hôpital psychiatrique, afin d’enquêter sur la mystérieuse disparition de l’une des patientes. Je ne rate jamais un Scorcese, celui-ci ne fera pas exception à la règle. Et pour une fois, j’ai lu le livre avant…
Réalisé par Martin Scorcese avec Leonardo DiCaprio, Mark Ruffalo, Ben Kingsley, Michelle Williams - Sortie le 24 février 2010.
Une éducation
C’est Nick Hornby qui a écrit le scénario du film, adapté des mémoires de Lynn Barber, une grande figure du journalisme anglais. Début des années 60, Jenny, seize ans, s’apprête à faire son entrée à Oxford, mais sa rencontre avec un homme deux fois plus âgé qu’elle va remettre en cause sa perception de la vie et son avenir tout tracé…
Un film qui figure dans le top 10 des meilleures productions de 2009 pour Quentin Tarantino…
Réalisé par Lone Scherfig avec Carey Mulligan, Peter Sarsgaard, Olivia Williams… - Sortie le 24 février 2010.
Et aussi Une exécution ordinaire dont la sortie est prévue le 3 février. Ce n’est pas la première fois qu’un livre de Marc Dugain est adapté au cinéma - on se souvient de la Chambre des Officiers, adapté en 1991 par François Dupeyron. Mais, cette fois-ci, l’écrivain passe derrière la caméra et s’attaque à la réalisation de son roman sorti en 2008.
Junot Díaz - un roman grave et merveilleux
Posté le 25 janvier 2010
Catégorie coups de coeur, littérature anglo-saxonne | 2 commentaires
Dans La brève et merveilleuse vie d’Oscar Wao, l’écrivain américain Junot Díaz nous plonge dans une grande fresque familiale entre le New Jersey et la République Dominicaine. Son héros Oscar est un geek intello, obèse et solitaire, qui se réfugie dans des mondes imaginaires pour éviter d’affronter la réalité. Un passionné de SF et de fantasy, qui a l’ambition d’être le nouveau Tolkien. Bref, un antihéros jusqu’au bout des ongles, dont la vie, en dépit de ce que le titre laisse entendre, n’est pas du tout merveilleuse. La faute au fukú, une malédiction qui, selon la légende, aurait été amenée dans le Nouveau Monde par les premiers esclaves. Comme tous les immigrés d’origine dominicaine, la famille Cabral croit dur comme au fer au fukú. Et Oscar plus que quiconque, ne serait-ce que parce que sa propre vie est un vaste champ de ruines.
C’est par la voix de Yunior, le narrateur, que l’on découvre l’histoire peu banale des Cabral. En remontant aux origines du fukú qui a frappé la famille, on suit Oscar de l’adolescence jusqu’à ses années de fac ; Lola, sa sœur, pendant sa période punk ; la mère Beli, la première à s’exiler aux Etats-Unis. Et enfin Abelard, l’ancêtre, celui par qui le fukú est arrivé, à cause d’une phrase malheureuse prononcée en présence de Trujillo, le dictateur qui a mis le pays à feu et à sang pendant trente ans.
Au delà de cette saga haute en couleur, c’est l’histoire de la dictature qui a marqué la République dominicaine au fer rouge que relate Díaz. En creux, il esquisse le destin des immigrés dominicains écartelés entre leur pays d’adoption et leur pays d’origine. Si les personnages sont effectivement bigarrés et attachants, la force de ce roman réside dans son écriture. Dans un style fluide, Diaz mêle habilement l’anglais et l’espagnol pour créer un langage - du spanglish quoi - qui n’appartient qu’à lui. Un patchwork jubilatoire entre les deux langues, agrémenté ici et là de mots d’argots. On se demande alors à quoi peut bien ressembler un roman de Diaz en VO, et on est du même coup sacrément admiratif du travail effectué par Laurence Viallet, la traductrice.
Un style réjouissant qui ne laisse aucune place au pathos, bien que la chronique du régime de Trujillo s’y prête fortement. Mais Junot Díaz n’est pas un écrivain qui se prend au sérieux. Il instaure une certaine distance avec un sujet qui, on le sait, lui tient pourtant à cœur (il est lui même d’origine dominicaine). Et aborde les questions les plus douloureuses avec humour et désinvolture. A very elegant writer, en somme.
Extrait :
« Comme Superman dans Batman : Le Retour, qui puise dans une jungle entière l’énergie photonique dont il a besoin pour survivre à l’explosion d’une tête nucléaire, notre Beli puisa dans sa colère la solution à sa propre survie. Autrement dit son coraje lui sauva la vie. »
Ce roman a obtenu le prix Pulitzer 2008.
A lire l’avis plus mitigé de Blue Grey
La brève et merveilleuse vie d’Oscar Wao
de Junot Díaz
éditions Plon, 294 pages





Gainsbourg (vie héroïque)
Posté le 21 janvier 2010
Catégorie films & adaptations | 6 commentaires
Presque vingt ans que Gainsbarre a grillé sa dernière gitane, et, au fil des ans, on avait presque oublié l’artiste tant ses frasques télévisuelles ont pris le dessus (le billet de 500 francs brûlé en direct, les cochonneries susurrées à l’oreille de Whitney Houston…). Des images que n’importe quel réalisateur n’aurait pas hésité à utiliser, quitte à sombrer dans la caricature. Tous sauf Joann Sfar, qui avec Gainsbourg (vie héroïque) évite un grand nombre d’écueils propres au biopic musical - genre casse-gueule sur lequel plus d’un réalisateur a mordu la poussière. Pour sa première réalisation, ce scénariste, auteur de bande-dessinée, signe un film sensible, poétique et inventif. La vie de Gainsbourg qu’il nous conte est celle qu’il a rêvée, lui, l’admirateur du chanteur depuis toujours. Un savant mélange entre faits avérés et imaginés qui nous font découvrir le parcours de Lucien Ginsburg, fils d’immigrés russes, de son enfance jusqu’aux années 80.
On ne va pas tourner autour du pot : la partie la plus intéressante du film est celle qui s’attarde sur le Gainsbourg qu’on connaît le moins, à savoir son enfance pendant la guerre et ses débuts. Gainsbourg musicien, ce n’était pas une évidence. Il avait d’abord l’ambition d’être peintre, on le sait. Mais surtout, coincé et timide, l’auteur de Je t’aime moi non plus a mis du temps à s’affranchir de l’académisme musical qui le paralysait. De jolies trouvailles de réalisations, comme un double du chanteur (la fameuse marionnette) ou de petites scènes d’animations, viennent tracer avec subtilité les contours d’un artiste à part. Outre ces bonnes idées, le film tient d’abord grâce à l’interprétation magistrale d’Eric Elmosnino qui incarne Gainsbourg sans chercher à l’imiter. Une performance étonnante qui nous fait oublier l’original, notamment grâce à un détachement et une nonchalance toutes gainsbouriennes. Les rôles secondaires sont tout aussi excellents, au premier rang desquels Lucy Gordon (Jane Birkin) et Anna Mouglalis (Juliette Greco). Sans oublier un Philippe Katerine à mourir de rire dans le rôle de Boris Vian. Reste le cas Casta… S’il n’y a plastiquement rien à redire - son apparition en cuissarde et fourrure restera sûrement comme l’une des scènes les plus marquantes -, son interprétation de Bardot est extrêmement scolaire et caricaturale. Et que dire de cette scène de danse surjouée, qui tombe comme un cheveu sur la soupe…
A partir de la rencontre avec Birkin, le film rame un peu. Peut-être parce que la période est plus familière, ou parce le film est construit comme un crescendo, jusqu’à l’épisode Bardot. Le constat est paradoxal, car la période qui s’ouvre alors est musicalement la plus riche dans la vie de Gainsbourg. Birkin aura été une muse et une inspiratrice à laquelle le film rend finalement moyennement hommage. Et quid de la musique, justement, souvent le parent pauvre du biopic musical ? Dire que celui-ci n’échappe pas à la règle serait une belle exagération. C’est un compromis, et comme tout compromis, il n’est qu’à moitié satisfaisant, même si les interprétations des comédiens tiennent la route. Qu’à cela ne tienne, on réécoutera les versions originales après avoir vu le film de Sfar.
Alors, à voir absolument, ce film dont on parle tellement? Affirmatif.
Gainsbourg (Vie héroïque) 2010
réalisé par Joann Sfar
avec Eric Elmosnino, Lucy Gordon, Laetitia Casta…





Le roman russe qui n’est pas un roman
Posté le 15 janvier 2010
Catégorie littérature française | 11 commentaires
Dans Un roman russe, l’urgence d’Emmanuel Carrère à se raconter, et à exposer un pan méconnu de son histoire familiale est furieusement évidente. Un livre a priori à des années lumières de ce pourquoi l’écrivain est connu et reconnu, à savoir raconter la vie d’autrui. Pourtant, la forme reste hybride (à la fois récit, autobiographie et document) à l’instar, notamment, de L’Adversaire. Sur le fond l’écrivain, qui parle toujours de lui même quand il parle des autres, continue de se dévoiler, se livrant ici à une véritable mise à nu.
Dans ce récit largement autobiographique, Carrère divulgue un secret de famille, que sa mère Hélène Carrère d’Encausse, auteure de nombreux ouvrages sur la Russie, lui a expressément interdit de dévoiler, inquiète qu’il ne le fasse justement… dans un livre. Ce secret concerne son grand-père (d’origine géorgienne) qui a collaboré avec les Allemands pendant la deuxième guerre mondiale. Arrêté puis exécuté à la Libération, sa dépouille ne fut jamais retrouvée. Si ce drame familial prend soudain une résonance particulière dans la vie de l’écrivain, c’est qu’il fait écho à un documentaire qu’il est en train de tourner. En partant sur les traces d’un prisonnier politique à qui on a oublié de rendre la liberté, l’auteur se retrouve confronté à ses propres origines. Et à son incapacité à trouver le bonheur.
S’il y a un reproche qu’on ne fera pas à l’auteur, c’est celui de la complaisance. Son autoportrait est sans concession. Sa famille, ses amours avec Sophie et ses fantasmes un peu ridicules, Carrère raconte tout. Mais ce faisant, l’écrivain prend le risque d’être jugé pour qui il est, plutôt que pour ce qu’il écrit. Car un Roman russe dresse le portrait d’un homme arrogant, voire carrément méprisant envers ceux qui ne sont pas nés avec une cuillère d’argent dans la bouche. C’est peu de dire qu’Emmanuel Carrère énerve. Mais comment expliquer, alors, qu’on soit happé par ce texte qui s’avale d‘une seule traite ?
C’est tout le paradoxe d’un récit vif et enlevé qui tient le lecteur en haleine du début jusqu’à la fin - tout en lui insufflant un sentiment de malaise certain. Un livre dont on ne sait pas bien, au final, si on l’a adoré ou détesté. Et ça, c’est intéressant.
Autres lectrices : Tamara et Auguri.
Un roman russe
d’Emmanuel Carrère
Folio, 398 pages





Blind me !
Posté le 11 janvier 2010
Catégorie littérature portugaise | 7 commentaires
Que deviendrait l’homme s’il était privé de l’un de ses sens ? A quoi ressemblerait le monde si nous étions tous aveugles ? Ce sont deux des nombreuses questions posées par José Saramago, prix Nobel de littérature, dans son roman L’aveuglement. Un livre que j’ai eu envie de lire après avoir vu Blindness, son adaptation au cinéma. A mi-chemin entre fantastique et science-fiction, le film du Brésilien Fernando Meirelles (La Cité de Dieu, The Constant Gardener) est scotchant, et son histoire tellement surprenante que je me suis demandée qui était assez fou pour échafauder un tel scénario. Qui d’autre, en effet, à part le Portugais José Saramago, à l’œuvre si atypique ?
La scène d’ouverture du livre est identique à celle du film : un conducteur à l’arrêt est pris de panique car il vient subitement de perdre la vue. L’homme qui le raccompagne chez lui devient également aveugle. Puis c’est au tour de l’ophtalmo qu’il va consulter et des patients dans la salle d’attente… Et ainsi de suite, jusqu’à ce que l’humanité toute entière perde la vue. Pour tenter d’enrayer cette épidémie de cécité – surnommée le « mal blanc », les malades « voyant » en permanence une lumière blanche éblouissante -, les premiers aveugles sont parqués en quarantaine dans un asile désaffecté. Parmi eux, seule une femme, qui n’a pas voulu abandonner son mari, voit encore…
Avec une telle entrée en matière, l’attention du lecteur est immédiatement captée. La sensation d’angoisse et de mystère est accentuée par les partis-pris de l’écrivain : pas de précision sur le lieu (une ville) ou l’époque (contemporaine)… Des protagonistes sans nom, simplement désignés en fonction de leur rôle dans l’intrigue - le premier aveugle, le médecin, la jeune fille aux lunettes teintées, la femme du médecin… Mais c’est d’abord le style de l’écrivain qui retient l’attention. Une écriture dense qui ne s’embarrasse pas des règles habituelles. Pas de paragraphe, des dialogues sans tirets ni guillemets et des phrases très longues (une demi page, voire plus) dans lesquelles les points sont remplacés par des virgules. Un style déroutant mais qui sied parfaitement à cette allégorie d’une noirceur extrême. Car le miroir que nous tend Saramago n’est pas très reluisant. Au royaume des aveugles, c’est la loi du plus fort qui règne. Du chaos initial, on bascule très vite dans l’horreur et la barbarie. Le roman est tour à tour angoissant, oppressant, répugnant et la dernière partie offre une vision de fin du monde cauchemardesque.
Un livre sujet à tellement d’interprétations que chacun pourra y voir exactement ce dont il a envie : un jugement sur la nature de l’homme, une critique de nos sociétés contemporaines, voire une œuvre anticapitaliste (Saramago est un communiste engagé). Et que représente cette femme épargnée par l’épidémie ? Au final, tous ces questionnements importent peu… Le lecteur est pris dans les mailles tissées par l’écrivain du début jusqu’à la fin. Même les imperfections dont souffre le livre (répétitions, considérations un tantinet grandiloquentes et style auquel il faut s’habituer) n’entament pas la qualité de cette œuvre terrifiante sur la nature humaine.
L’aveuglement





de José Saramago
éditions Points, 366 pages
Blindness (2008)





réalisé par Fernando Meirelles
avec Marc Ruffalo, Julianna Moore, Gael García Bernal
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