Jeune plume cherche éditeur
Pas facile pour un jeune écrivain de publier son premier roman. Il suffit de faire un tour sur le blog de Lise Marie Jaillant pour s’en rendre compte. Le nom de son blog ? Survivre dans le milieu hostile de l’édition. Un titre qui en dit long. A l’évidence, trouver un éditeur s’apparente davantage à un parcours du combattant qu’à une balade à Saint-Germain-des-Prés. Et si un carnet d’adresses bien rempli s’avère forcément utile, la meilleure arme de l’écrivain en quête d’éditeur reste… la patience. Car une fois l’éditeur ferré, la publication n’est pas encore acquise. « Certains auteurs sont juste repérés. Des éditeurs fournissent des pistes de re-travail, d’autres attendent un moment opportun pour décider de publier », explique Baptiste Liger, rédac chef en charge des livres à Technikart.
Dans la veine des concours de nouvelles organisées par les maisons d’édition, Technikart lance en 2006 un concours de manuscrit. Pour favoriser l’émergence de nouveaux talents, bien sûr. Mais, surtout, pour « donner un petit coup de pouce à des personnes ayant écrit un manuscrit et cherchant désespérément un éditeur », précise Liger. Un « casting » qui a permis à la majorité des lauréats de nouer de sérieux contacts dans le milieu littéraire. Ainsi, La cinquième saison du monde de Tristan Ranx (le gagnant 2008) est actuellement en cours de lecture dans plusieurs maisons d’édition, notamment le Seuil. En 2007, trois lauréats ont publié leur premier roman : Delphine Bertholon (La cabine commune), Jacques Perry-Salkow (Le Pékinois) et Karine Granier-Deferre (Le cadeau). Quant à La ville sans regard de Mathias Bernardi, elle vient tout juste de sortir des presses, avec à la clé d’excellentes critiques - notamment dans le magazine Lire du mois de juillet.
Quid de Patrick Bénard, le gagnant de la première édition, dont j’ai déjà parlé ici même ? Les Chroniques frénétiques de l’Auxerrois ont, semble-il, essuyé les plâtres du lancement de l’opération : si son manuscrit a été distribué gratuitement avec le magazine à l’été 2007, une réédition, en partenariat avec un véritable éditeur, a toujours été en ligne de mire. Las, la réédition ne s’est pas faite, laissant Patrick dans une situation assez inconfortable. Les Chroniques frénétiques sont désormais un collector, « à peine vu et si vite oublié » selon l’auteur, un peu échaudé par toute l’histoire. Au début de l’année, Bénard a pu enfin récupérer le droit d’exploiter son manuscrit.
Il est à nouveau à la recherche… d’un éditeur.
Les lauréats 2008 :
« Au moment de nous quitter » de Jean-Luc Charlot
« L’archipel sacré » de Carine Jiya
« Trigo » de Nicolas Marang
« Tacto - le père-clown » de Liliana Nicolae
« Septembre » de Michel Pavloff
« La cinquième saison du monde » de Tristan Ranx
Photo : Flicker
Noir c’est noir
Solitude, frustration, dureté des rapports sociaux, individualisme exacerbé… Tous les thèmes chers à Michel Houellebecq sont déjà présents dans Extension du domaine de la lutte. Avec ce premier roman paru en 1994, l’écrivain français signe un ouvrage extrêmement pessimiste dans lequel l’humour n’est pourtant pas absent. Car ce livre déprimé et déprimant est également, et c’est le plus surprenant, très drôle.
D’emblée, l’auteur avertit le lecteur. Le livre qu’il s’apprête à lire n’appartient pas à ceux qu’on range dans la belle littérature : « nous sommes loin des Hauts de Hurlevent, c’est le moins qu’on puisse dire ». Le lecteur ne doit pas s’attendre à y trouver une galerie de personnages ni des études de caractères très poussées. La forme et le propos sont en phase avec l’époque. La simplicité est donc de mise. Houellebecq prévient aussi la malheureuse lectrice : « il se peut, sympathique ami lecteur, que vous soyez vous-même une femme. Ne vous en faites pas, ce sont des choses qui arrivent.»
Dès le début, le ton est donné.
L’histoire tient dans un mouchoir de poche : le narrateur a trente ans, il n’aime pas particulièrement son travail d’analyste-programmeur et éprouve énormément de difficultés à se faire des amis. Au cours d’un déplacement professionnel en province, le héros va s’isoler de plus en plus du monde qui l’entoure. Dans sa dérive, Tisserand, un cadre commercial qui a la particularité d’être… très laid, l’accompagne. D’une laideur tellement repoussante qu’elle en a fait un handicapé de la vie. Le narrateur assiste au naufrage de Tisserand et l’encourage à se rebeller. Sans succès bien évidemment.
Le plus frappant dans ce roman reste l’hyper solitude du narrateur. La vie n’a pas de prise sur lui. Il observe les gens vivre mais il ne fait déjà plus partie du même monde. C’est cet « effacement progressif » des rapports humains qui fait d’Extension du domaine de la lutte un livre particulièrement pessimiste. Ajouté aux éléments habituels de l’univers houellebecquien, le tableau est carrément noir. Car dans un roman de Houellebecq, les héros dînent au Flunch, passent leurs soirées dans des boites de nuits ringardes, rentrent chez eux avec leurs désirs inassouvis et écoutent sur leurs répondeurs téléphoniques le long bip sinistre de la solitude.
Le monde contemporain dans toute sa tristesse.
Photos : les Inrocks
Extension du domaine de la lutte
de Michel Houellebecq
Editions J’ai Lu
156 pages, 3,70 euros
Sun City
Après avoir lu un article dans la presse allemande, le photographe Peter Granser décide de se rendre à Sun City, première ville américaine construite exclusivement pour des retraités. Pour pouvoir résider dans cette ville érigée en plein milieu du désert de l’Arizona, il faut avoir au moins 55 ans. En tout logique, il n’y a ni enfants ni écoles dans les rues de cette drôle de ville. Et aucun bruit ni aucune agitation ne vient troubler la retraite paisible de ces américains fortunés. D’où l’ambiance totalement irréelle des photos du jeune photographe d’origine autrichienne. Celle d’un monde artificiel. Un sentiment accentué par les couleurs légèrement délavées des photos.
Aux Etats-Unis, on compte aujourd’hui près de 175 villes de ce type. On les appelle des unincorporated area car elles sont complètement privées (même la police l’est). Autogérées par les habitants, elles sont encerclées de grillages pour en contrôler l’accès et se protéger du monde extérieur.
Avec ce travail étonnant et remarquable, Granser s’inscrit dans la lignée de l’américain Stephen Shore et de l’anglais Martin Parr, autre grand photographe sociologue de notre époque.
Passé ou futur, on ne sait pas vraiment. Cette photo évoque une image de SF un peu désuète.
40 000 personnes vivent dans des maisons identiques les une aux autres.
Même les policiers ont l’âge de la retraite. Le soir venu, tous les invités de Sun City sont priés de déguerpir pour sécuriser la ville.
Les décorations des jardins sont très kitsch. Ici, ambiance flamands roses et plastique…
… ou cactus bien alignés et gravier propre.
Les décorations intérieures valent également le coup d’œil. Ici une cuisine.
Une journée ordinaire à Sun City : hot dogs party !
Last but not least. Les habitants de Sun City sont très patriotes. Le drapeau américain est vraiment partout !
Photos : © Peter Granser / courtesy galerie Kamel Mennour
Sun City
Photographies de Peter Granser
Du 5 juin au 18 juillet 2008
Atelier de Visu, Marseille (13)
Peter Granser : site
Rock intime
Lauréat du concours manuscrit Technikart en 2006, Patrick Bénard propose avec Chroniques Frénétiques une histoire intime du rock. Divisé en 33 chapitres avec une intro et un rappel, ce petit livre raconte l’histoire d’Hadrien, adolescent à Auxerre dans les années 70.
La bonne idée de ce texte est d’avoir donné à chaque chapitre le nom d’un album. Car si Hadrien est bien le personnage central du livre, c’est surtout de rock dont l’auteur nous parle. Et de ces groupes qui nous accompagnent tout au long de la vie. Hadrien, un adolescent timide, s’éveille progressivement au rock. Après avoir entendu les Beatles à la radio, il achète son premier disque : Let It Be. Exit donc la variété qu’il écoutait jusque là. Avec les Beatles, il s’est initié à la pop. Impossible de faire machine arrière. Il découvre ensuite Pink Floyd, Genesis et Led Zep. Avant d’être complètement submergé par la vague punk et d’oublier tout ce qu’il a écouté avant. Début des années 80 Hadrien écoute Clash, Joy Division, Bauhaus.
Puis, à Berlin où il vit désormais, Hadrien part en vrille. Il foire un peu ses années 90, personnellement et musicalement. Peut être est-il trop vieux, comme il dit, en tout cas il passe complètement à côté de Nirvana. Et s’entiche de Ride, un groupe de Brit pop.
Entre temps, Hadrien disparaît et un mystérieux narrateur prend sa place…
Joli texte que ces Chroniques Frénétiques où se mêlent vie personnelle, chronique musicale et érudition rock. Après la lecture de ce petit opus, on a l’envie subite d’écouter ou de réécouter un bon nombre des albums chroniqués.
Chroniques Frénétiques
(Une histoire intime du rock)
de Patrick Bénard
Technikart éditions
Rendez vous la semaine prochaine pour un billet complet sur le concours de manuscrit Technikart.
Requiem pour l’Amérique perdue
+ Titre : Pastorale américaine
+ Auteur : Philip Roth
+ Genre : paradis perdu
+ pour : un sujet fort
+ contre : 200 pages en trop
A travers l’histoire de Seymour Levov, petit-fils d’immigrés juifs, Philip Roth retrace la période mouvementée des années 60 et la fin de l’american dream.
Meilleur joueur de baseball de son lycée, Seymour Levov (surnommé le Suédois à cause de sa tignasse blonde) épouse miss New Jersey, une catholique irlandaise. A force de travail, le Suédois transforme l’entreprise familiale de fabrication de gants en un business florissant. Le petit-fils d’immigrés est millionnaire. Cette vie, le Suédois l’a rêvée jusque dans les moindres détails : la belle maison entourée d’arbres centenaires, l’enfant qui cours dans les verts pâturages et la réussite professionnelle bâtie à la sueur de son front.
Pourtant, cette pastorale américaine n’est qu’un château de cartes. L’édifice, qui repose sur l’effort et le labeur des générations passées, porte en lui les germes de la tragédie. Et c’est Merry, l’enfant roi, qui va être à l’origine du drame. Car elle s’en fout, du rêve américain, Merry. L’assassinat de Kennedy puis la guerre du Vietnam ont changé la donne. La petite fille formatée pour le bonheur s’est muée en terroriste : un jour elle fait sauter la poste d’Old Rimrock et un homme meurt. Le Suédois prend la bombe en pleine face. La vie des Levov vole en éclats.
« Voilà sa fille qui l’exile de sa pastorale américaine tant désirée pour le précipiter dans un univers hostile qui en est le parfait contraire, dans la fureur, la violence, le désespoir d’un chaos infernal qui n’appartient qu’à l’Amérique. »
Philip Roth décortique le rêve américain jusqu’à en extraire l’extrême banalité - la vacuité même. Le livre repose sur l’antagonisme entre le père et la fille, le Suédois cherchant la faille qui expliquerait le passage à l’acte de Merry. Il s’interroge : comment deux créatures issues du même moule peuvent-elles être si dissemblables ? Deux générations se font face : celle du Suédois nourrie à l’american dream et celle de Merry pétrie de l’esprit contestataire des sixties.
Le thème de cette Pastorale Américaine est indéniablement un sujet fort. L’écriture de Roth est magnifique, foisonnante même, et les traits d’ironie ne manquent pas. Pourtant une question demeure : comment avec tel savoir-faire Philip Roth réussit-il l’exploit d’accoucher d’un roman par moments aussi soporifique ? Tout simplement parce que l’auteur américain s’éparpille : ses personnages font des digressions à n’en plus finir (sur le thème du ‘c’était mieux avant’) et Roth impose au lecteur de trop longues pages sur tous les aspects de l’industrie du gant (du tannage jusqu’à la coupe, en passant par la teinture, aucun aspect de cette industrie ne nous est épargné).
L’intrigue, elle, tient finalement peu de place. On est dans la tête de Seymour Levov et ça tourne en boucle. Dommage…
Pastorale américaine
de Philip Roth
Folio
580 pages, 7,40 euros.
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Photo : Stephen Shore
Extension du domaine de l’oeuvre
La sortie de La Possibilité d’une Ile, le film réalisé par Michel Houellebecq, est prévue pour le mois d’octobre mais le buzz a d’ores et déjà commencé. Comme le rapporte Buzz Littéraire, Frédéric Beigbeder a vu et aimé le film de Houellebecq. C’est même l’objet de sa chronique mensuelle dans le magazine Lire. Librement adapté du livre, le film serait donc un objet cinématographique à part entière. Et tant mieux, parce que j’étais un peu perplexe sur le principe d’une adaptation trop littérale du livre. Bruno Magimel qui interprète le rôle de Daniel, le personnage principal, admet avoir eu l’impression d’avancer vers l’inconnu pendant le tournage. Le scénario a énormément fluctué, lui donnant parfois le sentiment d’un film très abstrait. A ce titre, il comptait sur les effets spéciaux et la musique rajoutés en post-prod pour donner du rythme. Hier, le carnet de route du film s’est enrichi d’une vidéo de Houellebecq énumérant ses motifs de satisfaction. Peu loquace comme à son habitude, l’écrivain y parle brièvement de ce dont il est satisfait : les décors auxquels des artistes contemporains auraient participé et ses bonnes relations avec les acteurs.
Tous ces éléments laissent pressentir un film très personnel de Michel Houellebecq, que j’avoue attendre avec impatience.
Je vous laisse avec une jolie vidéo de l’écrivain sur le tournage de son film.
Bon week end !
Film : Control (2007)
Ian Curtis fait partie de ces destins brisés du rock. Un de ces musiciens dont on se dit que s’il était resté en vie l’histoire du rock aurait pris une autre tournure. Control retrace donc la courte vie du chanteur de Joy Division, suicidé à l’âge de 23 ans, quelques heures à peine avant le départ du groupe pour sa première tournée américaine. Le film d’Anton Corbijn est différent des habituels biopics mettant en scène des rocks stars décédées. Adapté de Touching from a Distance, biographie signée Deborah Curtis (la femme de Ian Curtis), il met l’accent sur la vie personnelle du chanteur plus que sur celle du groupe. C’est que sa vie, depuis son mariage à l’âge de 19 ans, a complètement changé. En l’espace de quelques mois, l’adolescent introverti est devenu le chanteur hyper charismatique de Joy Division, dont les prestations scéniques et le premier album Unknown Pleasures sont déjà en passe de devenir cultes.
Ian Curtis a du mal à gérer la gloire naissante du groupe. Il suit un traitement médical contre l’épilepsie. Surtout, il est hanté par la culpabilité : il a quitté sa femme et sa petite fille âgée de un an, pour Annik Honoré, une jolie belge dont il est tombé amoureux. Tiraillé entre la fidélité qu’il doit à Debbie et son amour pour Annik, Ian Curtis a tout simplement perdu le contrôle de sa vie - jusqu’à cette nuit funeste où, après avoir ingurgité une bouteille de whisky, il se pend dans la cuisine de son ex-femme.
Filmé en noir et blanc, Control restitue avec réalisme l’ambiance du nord de l’Angleterre des années 70. La manière dont le médecin annonce à Curtis les symptômes de sa maladie et les effets secondaires que les médicaments peuvent entraîner est révélatrice d’une époque où tout est difficile (l’Angleterre est en plein marasme économique). Du point de vue de la photo, on sent que le réalisateur, dont c’est le premier film, a particulièrement soigné le cadre et l’image. Chaque plan est hyper léché, quasiment une photo en soi. Quant aux scènes de concert, très réussies, elles doivent beaucoup à la prestation de Sam Riley, l’acteur qui interprète le rôle du leader de Joy Division.
Au total, le film retrace sans complaisance la vie de Curtis et les doutes qui l’habitent. Il lui manque néanmoins quelque chose pour que le spectateur se sente réellement impliqué dans l’histoire.
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A voir : si cette période vous intéresse, je vous conseille l’excellent 24 Hour Party People, réalisé par Michael Winterbottom, qui raconte les débuts de Factory Records et de la scène de Manchester, de l’époque punk jusqu’à la faillite du label.
A lire, un article de Natalie Curtis, la fille de Ian Curtis.
Control
DVD
réalisé par Anton Corbijn
20 euros


















