Gomorra, Naples et puis mourir

Posté le 10 juillet 2008 
Catégorie essais & documents

Gomorra s’ouvre sur une scène hallucinante : dans un ballet incessant de containers, des  marchandises entrent et sortent du port de Naples. Soudain, un container suspendu dans les airs déverse des dizaines de cadavres congelés qui se fracassent en mille morceaux sur le bitume. Ce sont des travailleurs chinois, la main d’œuvre la moins chère employée sur le port… Bienvenue à Naples, dans l’empire de la camorra, la mafia la plus puissante d’Europe.

Oubliez un instant les images d’Epinal de la mafia (le racket, les beaux costumes, le parrain vieillissant), les héros de Scarface et du Parrain, le code d’honneur de Cosa Nostra (la mafia sicilienne)… Ce que relate Saviano est pire que ce que vous pouvez imaginer : pas de code d’honneur et une violence inter-clanique telle que l’espérance de vie d’un chef de clan ne dépasse pas quarante ans. Ces dernières années, Le Système, comme l’appelle ses membres, est devenue une véritable entreprise criminelle internationale. Avec un seul but : s’enrichir à n’importe quel prix - si on peut dire.

Fruit de plusieurs années d’enquête, le premier livre de Roberto Saviano est à la fois un document historique, une enquête journalistique et un récit autobiographique. Un livre complexe qui ne se résume pas aisément. Si l’auteur mélange les genres, au risque parfois d’égarer le lecteur, la force de son propos et de sa démarche ne peut que convaincre. Car Roberto Saviano connaît bien son sujet : il est né à Casal di Principe, le fief de la mafia napolitaine. Et naître sur les terres de la camorra, ce n’est pas anodin. Forcément ça marque et ça colle à la peau. Toutes ces choses vues et entendues depuis l’enfance, tous ces destins qui n’ont pu se réaliser, toutes ces victimes réduites au silence, Roberto Saviano a décidé de leur donner corps dans son livre. Un témoignage que personne avant lui n’avait osé apporter.

L’analyse du mode de fonctionnement et des piliers sur lesquels repose le pouvoir tentaculaire de la camorra est fascinante (et compliquée vu le nombre de clans qui se partagent la Campanie). Mais c’est dans la petite histoire qu’on réalise pleinement l’emprise de la mafia sur la ville et ses habitants. Celle de ces adolescents qui rêvent de mort violente, comme au cinéma, et qui préfèrent vivre dix ans comme des princes plutôt qu’une vie entière de misère. Celle de ces retraités qui participent à l’achat mutualisé de drogue pour arrondir leurs fins de mois, et qui sans le savoir deviennent des trafiquants. Celle de ces « visiteurs » (junkies) sur qui on teste la cocaïne avant de la mettre sur le marché et qu’on laisse crever comme des chiens. Ces bouts de vie, Gomorra en contient des dizaines…

Reste que si Gomorra est par moment imparfait (un poil trop descriptif), on ne peut que saluer le courage de Roberto Saviano qui a mis sa propre vie dans la balance. C’est un livre écrit avec les tripes et qui résonne comme un cri. A nous de l’entendre.

Adapté au cinéma par Matteo Garrone, Gomorra a obtenu le Grand Prix au dernier festival de Cannes. Le film sortira en France le 13 août.

Gomorra dans l’empire de la camorra
de Roberto Saviano
Editions Gallimard
357 pages, 21 euros

Gomorra

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Comments

7 Responses to “Gomorra, Naples et puis mourir”

  1. Magda on 11 juillet 2008 20:09

    Formidable! Il a l’air absolument passionnant ce bouquin. Plus je te lis et plus je trouve tes choix intéressants.

  2. Emma on 15 juillet 2008 13:02

    Merci Magda ! Gomorra est un livre rare, pas seulement à cause de son propos, l’écriture de Saviano est aussi très belle…

  3. Magda on 24 août 2008 11:16

    Chère Emma, tu vois, j’ai vu le film… j’en ai fait un billet sur mon blog. Et toi, l’as-tu vu?

  4. Emma on 25 août 2008 14:16

    Bonjour Magda, je rentre tout juste de vacances et je n’ai pas encore vu le film de Matteo Garrone, en attendant je vais lire ton billet…

  5. so on 23 septembre 2008 21:07

    Salut Emma, j’ai ressenti le même effroi en lisant Gomorra. Comme toi je l’ai parfois trouvé un poil descriptif, mais plus que passionnant. Je mets ta note en lien chez moi.

  6. Emma on 24 septembre 2008 18:41

    C’est un livre que peu de blogueurs ont lu, j’attends ton billet avec impatience !

  7. Daniel Fattore on 9 septembre 2009 11:31

    Je n’avais pas vu passer ce billet - fort intéressant et fort bien vu!

    Peu de blogueurs l’ont lu? Je suis du nombre de ces happy few!

    J’en parlais ici:

    http://fattorius.over-blog.com/article-24037606.html

    Et la lecture elle-même fut une histoire: les gens me demandaient si c’était aussi bon qu’on le disait; un homme m’a même passé une édition du Figaro qui, le jour même, retraçait le portrait de l’auteur.

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