Daniel

Posté le 31 août 2008 
Catégorie essais & documents

daniel emilforkUn nom qui ne vous dit sans doute pas grand-chose, un visage reconnaissable entre mille : je vous présente Daniel Emilfork, surtout connu pour son rôle du savant maboul dans La cité des enfants perdus de Jeunet et Caro. L’écrivain François Jonquet est devenu son ami durant la dernière année de sa vie. Dans un livre écrit juste après sa mort en 2006, l’auteur tente de restituer la personnalité de ce personnage pour le moins atypique. Un récit court (121 pages) et sobrement intitulé Daniel.

En prenant comme point de départ leurs rencontres et leurs conversations téléphoniques, l’auteur dévoile une partie de la vie de ce comédien que le cinéma a trop peu utilisé. Et brosse avec élégance le portrait d’un homme vivant dans une grande solitude. Dans une minuscule pièce qui fait office de chambre, de salon et de bureau, dans un « dénuement de fakir frileux », Daniel Emilfork confie à Jonquet des bribes de sa carrière. Les films et les metteurs en scène prestigieux avec qui il a tourné : Fellini, Polanski… Les heures de travail passées pour ne jouer, au final, qu’une unique scène. Une situation tragique pour un acteur, mais à laquelle il s’était accoutumé : « vous ne pouvez pas imaginez, François, comme il est dur de ne dire qu’une phrase ». Homme orgueilleux s’il en est, Emilfork voulait avant tout être « bien affiché ». Peu lui importait l’argent, c’est son nom en gros caractères sur les affiches qui comptait le plus.

De l’aveu même de sa mère, Daniel Emilfork était laid. Lui, il a mis longtemps à le savoir : « je bataille depuis mon enfance, pour qu’au-delà de mon visage, on sente ce qu’il y a à l’intérieur de moi ». Robbe-Grillet disait qu’avec sa tête de gargouille il était parfait pour les rôles de gangster. Pour Emilfork, c’est « une idiotie totale, un gangster ne peut avoir ma gueule, il serait repéré tous les deux mètres et passerait sa vie en prison ».
Né au Chili de parents lithuaniens qui avaient fui les pogromes d’Europe de l’Est, Emilfork a beaucoup fantasmé sur la France avant de venir y vivre à l’âge de 26 ans : « j’ai été si déçu lorsque je me suis rendu compte que fort peu de Français avait lu Proust ! ». De toute manière « le monde se divise en merdes et en sous-merdes : les merdes ont lu Proust et les sous-merdes, non ».

Toute en retenue, l’écriture laisse deviner des choses bien plus tragiques que ce que l’on nous dit, autant pour Daniel Emilfork que pour l’auteur atteint d’un cancer (le nom de la maladie n’est pas prononcé). Elle imprime l’image d’un comédien pas comme les autres, qui n’a jamais voulu transiger avec la réalité.

Daniel
de François Jonquet
Editions Sabine Wespieser
121 pages

Photo : Christophe Berhault

couv

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Comments

7 Responses to “Daniel”

  1. LVE on 1 septembre 2008 8:24

    Et cette voix, damned. Cette voix…

  2. Emma on 1 septembre 2008 20:09

    oui, cette voix et cette diction IN/COM/PA/RA/BLE…

  3. Magda on 3 septembre 2008 0:50

    Je suis une merde qui a lu Proust et qui aimait beaucoup cet acteur étonnant. Joli article. Je n’ai jamais entendu parler de ce livre. Ça a l’air sacrément bien. Et cela doit raconter beaucoup de choses sur le cinéma.

  4. Emma on 3 septembre 2008 21:18

    Non, pas tant que ça sur le cinéma… mais le livre est très court. Vraiment dommage qu’il n’ait jamais eu de grands rôles.

  5. Don Lo on 6 septembre 2008 15:46

    Il en a eu, des grands rôles (comme celui qu’il s’est écrit pour la scène), d’autant que n’importe quelle pige prenait des airs de grandeur dès qu’il lui prêtait ne serait-ce que son ombre.

  6. dasola on 8 avril 2009 17:23

    Bonjour, je l’avais croisé une fois dans la rue du côté de l’Opéra, je m’en souviens encore. Il était grand et pas si laid et surtout l’âge n’avait pas de prise sur lui. Bonne soirée.

  7. Emma on 9 avril 2009 12:08

    Bienvenue Dasola et merci de ton commentaire. Sacré personnage que ce Daniel Emilfork…

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