Les Arts Déco dépoussièrent les Nobel
Les éditeurs français sont plutôt frileux en matière de graphisme. Si on ne peut qu’apprécier la belle sobriété des couvertures de l’éditeur Sabine Wespieser ou le classicisme de Gallimard, force est de constater que les frenchies, à l’inverse de nos voisins anglais et italiens, ne se cassent pas trop la tête : aucune création graphique, une photo en noir et blanc ou un visuel sorti tout droit des banques d’images et le tour est joué. Il existe quelques exceptions notables, comme par exemple les éditions Au Diable Vauvert. Depuis leur création en 2000, le Diable travaille main dans la main avec le graphiste Olivier Fontvieille, qui s’occupe de toutes les couvertures. Avec des résultats un peu inégaux, mais dont on ne peut nier qu’ils sont le fruit d’une recherche et d’un vrai travail sur le fond.
Face à ce manque de créativité, il faut saluer l’initiative des éditions Points, qui ont choisi de confier à des étudiants des Arts déco le ‘relooking’ de huit couvertures d’ouvrages de prix Nobel (dont Soljenitsyne, Günter Grass, Gabriel García Márquez ou Gao Xingjian). Le résultat est une réussite et le parti-pris du noir et blanc une excellente idée. Une bouffée d’air frais dans les rayonnages des libraires, qui espérons-le donnera des idées à d’autres éditeurs !
Les couvertures du Clocher de Kaliazine et de Cent ans de solitude ont été réalisées par Anaïs Albar, étudiante en troisième année. Elle a découpé ses formes dans du papier noir et nettoyé son image dans photoshop. Résultat, un univers foisonnant et poétique.
Deux réalisations pour Sandra Ghosn, également en troisième année : celle de La pianiste, créée avec des morceaux de papiers plissés, et De l’aube au crépuscule, une couverture faite à partir d’un pochoir - ou l’accord parfait entre le titre et le visuel.
Les livres disponibles : les Nobel des éditions Points
Un Alcool à consommer sans modération !
Quand Thierry a évoqué sur son blog le concept de polar sans intrigue, j’ai réalisé que le livre que je lisais reprenait justement la forme du polar tout en s’affranchissant de l’essentiel, à savoir le suspense. Pour accrocher le lecteur, une ambiance et des personnages forts sont impératifs. Autant d’éléments que l’on retrouve dans Alcool, le dernier roman de Poppy Z. Brite. Avec cet opus, l’auteur change résolument d’univers : finis les romans gothiques et les histoires de vampires (qui je l’avoue ne m’ont jamais attiré), place au polar gastronomique. Alcool trimballe le lecteur dans les arrières-cours et les cuisines des restaurants de la Nouvelle-Orléans, une ville indolente et généreuse réputée pour le taux élevé d’alcoolémie de ses habitants. Ainsi, celle qu’on surnomme The Big Easy n’est autre que la capitale…de la picole !
La balade culinaire est orchestrée par Rickey et G-man, un couple de cuistots natifs de la Nouvelle-Orléans. Lassé de bosser dans des restos minables pour un salaire de misère, Rickey imagine un concept en phase avec la ville : un restaurant où chaque plat servi est cuisiné avec de l’alcool. De quoi rassasier tous les ivrognes et les gourmets du coin. Un certain Mike Mouton mettra bien quelques bâtons dans les roues de Rickey et G-Man, afin de les empêcher de mener à bien leur projet, mais il n’y a pas de quoi s’emballer : on sait très bien que nos deux compères vont ouvrir leur restaurant. Non, tout l’intérêt d’Alcool réside dans l’évocation des goûts et des saveurs, les associations inédites entre nourriture et alcool, l’ambiance surchauffée des cuisines, les rivalités entre chefs. Et lorsque Poppy Z. Brite ne nous mitonne pas de bons petits plats agrémentés, ici, d’une rasade de whisky, là, d’une dose de gin ou de marsala, elle nous entraîne à la découverte d’un restaurant chic ou d’un bouiboui qui sert pour trois fois rien le meilleur Muffuletta de la ville. En bref, si la Nouvelle-Orléans est amoureuse de l’alcool, elle l’est tout autant de la bonne bouffe, ce qui est particulièrement réjouissant pour les papilles du lecteur.
Une ville attachante en toile de fond, la vie quotidienne de quelques habitants hyper sympathiques, voilà qui évoque irrésistiblement… Les Chroniques de San Francisco - en plus trash et rock’n'roll, je vous rassure. Et ça tombe bien parce que Alcool est le premier d’une trilogie. Autre bonne nouvelle : les épisodes suivants sont déjà sortis. Pour ma part, impossible d’attendre la VF, Prime et Soul Kitchen seront bientôt en ma possession…
Alcool
de Poppy Z. Brite
Editions Au Diable Vauvert
459 pages, 20 euros
Paul Auster en follies
Dès les premières pages de Brooklyn Follies, il faut se rendre à l’évidence : un livre de Paul Auster est une mécanique bien huilée. On imagine d’ailleurs aisément l’écrivain new-yorkais dans sa belle demeure de Brooklyn en train d’échafauder le plan machiavélique qui va rendre le lecteur complètement accro. Auster nous attire avec un incipit on ne peut plus intriguant : « je cherchais un endroit tranquille pour mourir. Quelqu’un me conseilla Brooklyn et, dès le lendemain matin, je m’y rendis de Westchester afin de reconnaître le terrain ». Nathan Glass, le héros, ne le sait pas encore mais en s’installant à Brooklyn il va rentrer dans le monde merveilleux de Paul Auster : le quartier le plus sympathique de New York, voire des Etats-Unis avec des habitants ouverts, chaleureux et prêts à s’entraider les uns les autres. Un univers rassurant et résolument optimiste - assurément le meilleur endroit du monde pour vivre et mourir. Brooklyn Follies débute avec une présentation un peu artificielle des personnages que l’on va croiser dans le roman. C’est Nathan Glass, le narrateur qui s’y colle. On n’est pas immédiatement envoûté mais Auster sait parfaitement où il veut en venir et avant qu’on ait eu le temps de se lasser, et sans même que l’on s’en rende compte, on est pris dans les mailles de la toile qu’il a savamment tissé.
Alors, non seulement Nathan Glass ne va pas mourir, mais en débarquant à Brooklyn il va radicalement modifier le cours de son existence. Il retrouve Tom, son neveu, perdu de vue depuis des années. Promis à un grand avenir universitaire ce dernier a tout plaqué et échoué à New York où il travaille dans une librairie. Entre les deux hommes, le narrateur récemment divorcé, en convalescence après un cancer et Tom, le neveu déprimé, va se nouer une solide amitié. De nombreux personnages vont venir s’ajouter au duo : Harry, l’escroc devenu libraire, la sœur de Tom, ex-camée, ex-star du porno et Lucy sa fille qui va apparaître à l’improviste dans la vie des deux compères. On retrouve des éléments typiquement austeriens, tel l’Hôtel Existence, un monde intérieur idéal rempli des rêves et des utopies de chacun. Fidèle à ses habitudes, Auster nous réserve de nombreuses surprises, des rebondissements à la pelle, des coups de théâtre qu’on n’avait pas anticipés, ainsi que des coïncidences tout aussi improbables les unes que les autres.
Pour une fois, on ne retiendra pas l’accusation de froideur à l’encontre d’Auster, car cet opus est un livre chaleureux et débordant d’humanité. Brooklyn Follies n’est certes pas le meilleur des Auster, certains personnages manquant singulièrement de charisme et d’épaisseur, en particulier Tom. La fin du livre m’a semblé plus que convenue, presque bâclée. Pourtant, si Brooklyn Follies séduit le lecteur c’est parce que Paul Auster reste un extraordinaire conteur, capable de nous trimballer au gré de ses envies durant 300 pages.
Photo : Paul Auster chez lui à Park Slope par Seth Kushner
Brooklyn Follies
de Paul Auster
Editions Babel, Actes Sud
363 pages
Du livre au film : The Informers de Bret Easton Ellis
C’est la quatrième fois qu’un roman de Bret Easton Ellis est adapté au cinéma. Après American Psycho, The Rules of Attractions et Less than Zero, c’est au tour de The Informers (en français Zombies), un recueil de nouvelles publié en 1995 de sortir sur grand écran. Le casting est plutôt impressionnant puisque l’on retrouve au générique Billy Bob Thornton, Kim Basinger, Mickey Rourke et Winona Ryder. Cela sera-t-il suffisant ? Rien n’est moins sûr.
Adapter BEE au cinéma reste un exercice pour le moins casse-gueule. Certes, en 2002 Roger Avary nous avait offert une version plus que potable de The Rules of Attractions. Mais ce fut loin d’être le cas d’American Psycho, dont on se souvient aujourd’hui uniquement grâce à l’excellente prestation de Christian Bale. Pour le reste, il valait mieux comme d’habitude ne pas avoir lu le livre pour apprécier le film.
La sortie de The Informers initialement prévue le 17 septembre semble avoir été repoussée à une date ultérieure. En attendant, on patiente avec la bande annonce…
A noter que Roger Avary est en train de préparer l’adaptation de Glamorama. Et une rumeur court : BEE travaillerait sur Imperial Bedrooms, la suite de Less than Zero.
Les larmes de Régis Jauffret
L’auteur de Microfictions l’a souvent répété, le point de départ de Lacrimosa est une histoire vraie : une de ses ex s’est suicidée. Une expérience traumatisante qu’il a eu besoin d’exorciser. Le chapitre d’ouverture du quinzième roman de Régis Jauffret n’en est que plus surprenant : une jeune femme arrive à Marseille pour passer le week-end chez ses parents. A l’heure du dîner, elle se pend dans sa chambre d’enfant. Là, la plume de Régis Jauffret part en vrille et on se surprend à rire malgré la gravité du propos. Quelques pages plus tard, tout devient clair, l’écrivain a juste fait son travail d’écrivain : il s’est servi de la réalité pour écrire une fiction.
Entre Charlotte, la jeune femme décédée, et l’écrivain s’engage alors une relation épistolaire. D’outre-tombe, Charlotte s’adresse à celui qui vit « en concubinage avec Word ». Elle l’apostrophe : « tu me vouvoies comme une passante. Je suis devenue si lointaine ? Et de quel droit me donnes-tu un nom de gâteau ? ». Elle, c’est l’héroïne de livres « propres comme un sou neuf, fleurant la lavande de l’hypocrisie et la naphtaline des bons sentiments » qu’elle aurait voulu être. Pas celle d’un livre débordant d’angoisses existentielles. Charlotte accuse celui qu’elle appelle son « écrivassier » de travestir la réalité. Mais comme Charlotte, l’écrivain est un être attiré par la noirceur : « je vous l’accorde, la vie est un interminable dimanche », qui se débrouille comme il peut en écrivant des livres. On touche là au cœur du sujet principal du roman : la question de la condition d’écrivain. Jusqu’à quel point peut-on arranger, déformer, triturer la réalité pour ensuite la recracher dans un livre. Une interrogation qui poursuit Régis Jauffret jusqu’à la fin de Lacrimosa, puisque avant de renvoyer sa bien aimée dans les limbes, il lui demande une dernière chose : « dites-moi que ce roman, j’ai eu raison de l’écrire ». Dans un long final, Régis Jauffret nous fait vivre les derniers instants de Charlotte : « le mois de mars, le plus froid, le plus obscur et le plus court de votre existence ». Il s’approche au plus près de son héroïne, égrenant les semaines, les jours et enfin les heures précédents l’inéluctable. Le lecteur, propulsé dans la tête de quelqu’un qui va mettre fin à ses jours, en prend carrément plein la gueule et dans ce naufrage il vacille, lui aussi.
Il faut l’avouer, on ne sort pas indemne d’un tel livre. C’est peut être ce qui est d’ailleurs arrivé aux jurés du Goncourt (qui n’ont pas retenu Régis Jauffret dans leur liste). A leur âge, il faut faire attention, il est vrai. Un rien peut faire perdre la tête !
Photo : Régis Jauffret à la sortie d’Asiles de fous en 2004, par Jerry Bauer
Lacrimosa
de Régis Jauffret
Gallimard
218 pages
Soleil brillant de la jeunesse
Attention, coup de cœur ! C’est assez rare pour être signalé puisque le dernier livre qui figure dans cette rubrique est Chimères de Nuala O’Faolain chroniqué… en mai. Un bail donc. Cette fois, j’ai été enthousiasmée par le livre d’un écrivain anglais peu connu en France : Denton Welch. Dans la préface de Soleils brillants de la jeunesse, William Burroughs avoue que c’est l’écrivain qui l’a le plus influencé. Le personnage de Kim Carsons, héros de Parages des voies mortes, est directement inspiré de Welch, « du Denton Welch pur et dur » même. Ayant abandonné la peinture pour l’écriture à la suite d’un grave accident, Denton Welch décède à l’âge de trente trois ans en laissant derrière lui trois livres et un journal. Considéré aujourd’hui comme un auteur-culte dans les pays anglo-saxons, la découverte de ses livres en français reste une gageure - seuls Voyage initiatique et Soleils brûlants de la jeunesse étant, pour l’instant, disponibles.
Soleils brillants de la jeunesse (belle traduction du titre original, In Youth is Pleasure) retrace le passage de l’enfance à l’adolescence d’Orvil Pym, un jeune homme de quinze ans en vacances avec son père et ses frères. Timide et solitaire, Orvil s’affranchit de la tutelle paternelle et s’échappe de l’atmosphère ennuyeuse du vieux palace où il réside pour l’été. Il vagabonde au bord de la Tamise, l’œil aux aguets, curieux de tout. Il observe, fasciné, un vieil homme qui vit dans une cabane. Tapi dans un coin, il l’épie en cachette avant d’oser enfin l’aborder. Il s’ouvre à lui et lui confie la douleur d’avoir perdu sa mère. Dans le même temps, Orvil fait endurer tout un tas de sévices à son corps : il s’astreint à une discipline sportive quotidienne, se fouette avec des branchages dans l’espoir un peu vain de repousser l’inévitable transformation de son corps. Il est ému et touché par des petites choses, une coupe de pêche Melba qui ressemble au « derrière d’une poupée en Celluloïd ». Passionné d’antiquités, il achète des objets étranges qu’il chérit comme de véritables trésors.
C’est donc à une sorte de voyage mi-onirique mi-poétique que nous convie Welch dans Soleils brillants de la jeunesse. Ce dernier possède le talent rare d’arriver à émouvoir le lecteur avec les choses les plus banales. Par je ne sais quel tour de passe-passe, Welch instille de la magie dans chaque instant vécu par son héros et nous embarque dans un univers singulier et étrangement attachant.
Soleils brillants de la jeunesse
de Denton Welch
Editions Viviane Hamy
211 pages
Elle a aimé : Anne-Sophie
Le coup de chameau
Le Chameau Sauvage possède, aux yeux de nombreux blogueurs, une aura particulière. La liste des lecteurs enthousiastes est impressionnante, suffisamment d’ailleurs pour y réfléchir à deux fois avant de critiquer un livre que beaucoup ont porté aux nues. Car à l’inverse de la plupart de mes petits camarades, je n’ai pas été conquise par le livre de Philippe Jaenada : trop d’idées, trop de foisonnement, trop d’éparpillement, au détriment d’une écriture pourtant brillante.
Même si je n’ai pas été convaincue, j’ai bien cru, au tout début, que Jaenada tenait avec le personnage d’Halvard Sanz un héros avec qui on pouvait faire un bout de chemin : un type un peu naïf, lunaire et eminemment sympathique. L’anti-héros parfait en quelque sorte. Hélas, le périple a vite tourné court. A peine les présentations terminées, Jaenada lâche, sans ambages, le jeune homme en pleine ville. Et entraîne son héros dans une suite d’errances, de déambulations et de rencontres improbables - dont on craint alors qu’elles ne s’étirent tout au long des 380 pages du roman. Halvard provoque les catastrophes, s’y complait comme pour donner du relief à une vie un peu morne : il se bourre la gueule avec un malfrat, il tente de sauver un petit vieux qui se fait agresser, il ramène chez lui la première venue. Là où le bât blesse, c’est que tout cela est supposé être drôle. Mais l’auteur force le trait. Et enfonce tellement le clou, que lorsque situation drôle il y a, le lecteur est trop épuisé pour trouver la force de rire… voire même de sourire.
Une fois ce long exercice de style terminé, on n’attend qu’une seule chose : pouvoir enfin s’installer dans une histoire. Encore tout faux. C’est à une suite de digressions que nous invite le lauréat du prix de Flore 1997. Qui s’avèrent être infiniment trop éparses ou absurdes pour pouvoir réellement captiver la lectrice que je suis. Car la trame narrative est mince : échaudé par son passage en prison et alors qu’il est, à nouveau, poursuivi par la police, Halvard rencontre la femme de sa vie dans un hall d’immeuble. Lorsqu’il la retrouve, elle disparaît aussitôt. Entre temps, le personnage principal vagabonde et l’esprit du lecteur aussi.
Tout n’est cependant pas mauvais dans ce livre, au contraire. L’écriture est impressionnante, très (trop) dense. Certaines saynètes sont vraiment drôles et, je dois l’avouer, j’ai parfois bien rigolé. La fin se trouve être également plutôt touchante. Autant de bonnes choses qui sont malheureusement noyées dans un trop-plein.
Voici donc comment, emballée par la lecture de nombreuses critiques, je me retrouve dernière de la classe : regardez, au fond, près du radiateur, en train de tapoter mine de rien sur son portable… C’est moi, la mauvaise élève, celle qui n’a pas aimé Le Chameau Sauvage de Philippe Jaenada (Ouh, la vilaine !).
Ils ont aimé Le Chameau sauvage : Laiezza, Gaël, Ingammic, Thom, Caro[line], Praline, Lily, Cécile.
Le chameau sauvage
de Philippe Jaenada
Editions J’ai Lu
Nouvelle Génération
282 pages








