Les larmes de Régis Jauffret
Posté le 14 septembre 2008
Catégorie rentrée littéraire
L’auteur de Microfictions l’a souvent répété, le point de départ de Lacrimosa est une histoire vraie : une de ses ex s’est suicidée. Une expérience traumatisante qu’il a eu besoin d’exorciser. Le chapitre d’ouverture du quinzième roman de Régis Jauffret n’en est que plus surprenant : une jeune femme arrive à Marseille pour passer le week-end chez ses parents. A l’heure du dîner, elle se pend dans sa chambre d’enfant. Là, la plume de Régis Jauffret part en vrille et on se surprend à rire malgré la gravité du propos. Quelques pages plus tard, tout devient clair, l’écrivain a juste fait son travail d’écrivain : il s’est servi de la réalité pour écrire une fiction.
Entre Charlotte, la jeune femme décédée, et l’écrivain s’engage alors une relation épistolaire. D’outre-tombe, Charlotte s’adresse à celui qui vit « en concubinage avec Word ». Elle l’apostrophe : « tu me vouvoies comme une passante. Je suis devenue si lointaine ? Et de quel droit me donnes-tu un nom de gâteau ? ». Elle, c’est l’héroïne de livres « propres comme un sou neuf, fleurant la lavande de l’hypocrisie et la naphtaline des bons sentiments » qu’elle aurait voulu être. Pas celle d’un livre débordant d’angoisses existentielles. Charlotte accuse celui qu’elle appelle son « écrivassier » de travestir la réalité. Mais comme Charlotte, l’écrivain est un être attiré par la noirceur : « je vous l’accorde, la vie est un interminable dimanche », qui se débrouille comme il peut en écrivant des livres. On touche là au cœur du sujet principal du roman : la question de la condition d’écrivain. Jusqu’à quel point peut-on arranger, déformer, triturer la réalité pour ensuite la recracher dans un livre. Une interrogation qui poursuit Régis Jauffret jusqu’à la fin de Lacrimosa, puisque avant de renvoyer sa bien aimée dans les limbes, il lui demande une dernière chose : « dites-moi que ce roman, j’ai eu raison de l’écrire ». Dans un long final, Régis Jauffret nous fait vivre les derniers instants de Charlotte : « le mois de mars, le plus froid, le plus obscur et le plus court de votre existence ». Il s’approche au plus près de son héroïne, égrenant les semaines, les jours et enfin les heures précédents l’inéluctable. Le lecteur, propulsé dans la tête de quelqu’un qui va mettre fin à ses jours, en prend carrément plein la gueule et dans ce naufrage il vacille, lui aussi.
Il faut l’avouer, on ne sort pas indemne d’un tel livre. C’est peut être ce qui est d’ailleurs arrivé aux jurés du Goncourt (qui n’ont pas retenu Régis Jauffret dans leur liste). A leur âge, il faut faire attention, il est vrai. Un rien peut faire perdre la tête !
Photo : Régis Jauffret à la sortie d’Asiles de fous en 2004, par Jerry Bauer
Lacrimosa
de Régis Jauffret
Gallimard
218 pages
Comments
12 Responses to “Les larmes de Régis Jauffret”
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Peut être pas de prix pour lui, mais toi tu en mériterais un : tu donnes envie de le lire ce livre.
A bientôt
C’est gentil ! Mais j’ai l’impression que quand je donne envie de lire un livre,les gens sont toujours décus après coup…
Au fait, à quand ton billet sur les Chroniques de Bénard ??
oui, tu donnes envie… mais j’avoue que j’hésite qd même
Faut pas hésiter, faut pas craindre d’être déçu : cet article est franc comme l’or dans son approche. Il y a en effet des livres qui font plaisir, et d’autres qui font de l’effet. Ce Lacrimosa est sans aucun doute dans la deuxième catégorie, mais il s’extrait sans peine de l’immense marigot des livres qui ne font rien.
Ben pour les chroniques frénétiques je suis un peu embêté d’écrire dessus car franchement j’ai été un peu déçu, et comme l’auteur a l’air sympathique, j’ai pas vraiment envie de critiquer son travail.
Et toi, le Pop Rock de Jocelyn Manchec ?
Amanda : les romans de RJ ont un côté un peu plombant, c’est vrai, mais ce sont aussi des livres dont on ressort avec quelque chose en plus…
Don Lo : ce livre n’est pas une partie de plaisir, mais parfois ça fait du bien !
The Civil Servant : moi aussi, j’ai été déçue. J’ai trouvé les choix de JM plutôt convenus dans l’ensemble…
Je l’ai reçu il y a quelques jours… Je l’ai parcouru très rapidement. je ne sais pourquoi, pour le moment, je le tiens à l’écart. Je dois être comme les pauvres jurés du Goncourt, faut pas trop me perturber en ce moment !
Je ne peux pas lire ta chronique, Jauffret et son ouvrage m’attendent sagement sur une étagère…
Anne-Sophie : bon rétablissement !
Lve : merci d’être quand même passé !
Bonjour,
Si vous cliquez sur le lien vers mon site, vous pourrez lire une autre critique de ce beau livre de Régis Jauffret. Je ne suis pas sûr, en revanche, que Lacrimosa mérite un Goncourt…
Non sans doute pas, cela dit c’est rarement celui qui le mérite qui l’a !
Bonjour,
ça y est, je l’ai enfin lu ! Mais, bon… pas vraiment convaincue comme je le craignais… je me suis ennuyée à certains moments, dans la 2ème partie, pris un certain plaisir dans la 1ère… me suis agacée de ses comparaisons hyper lourdes et répétitives. Me suis enthousiasmée aussi pour son humour… Bref, je suis mitigée…