L’homme suspendu

 En décembre 2001, Don DeLillo publie dans Harper’s Bazar un essai intitulé In the ruins of the future. On se dit alors que l’écrivain américain sera l’un des premiers à écrire sur le 11 septembre. Mais d’autres le font avant lui, avec plus ou moins de succès : Jay McInerney (lire mon billet sur La belle vie) ou… Frédéric Beigbeder. Si la publication de Falling Man était tant attendue, c’est que la désagrégation de la société américaine est le sujet de prédilection de DeLillo. En effet, depuis Outremonde, l’écrivain n’a eu de cesse de chroniquer le monde moderne. Estampillé par la presse ‘meilleur livre jamais écrit sur le 11 septembre’, L’Homme qui tombe est une plongée dans l’intimité d’un couple au lendemain des attentats.

photo richard drewLorsque le 11 septembre, au matin, l’avion percute la tour sud du World Trade Center, Keith est dans son bureau. Comme tout le monde, il se précipite dans les escaliers. La descente est longue, bloquée par les pompiers et les blessés. Quelques heures plus tard, hébété et couvert d’un sang qui n’est pas le sien, Keith se retrouve à l’air libre au milieu d’un chaos indescriptible. A peine conscient, il prend le chemin de l’appartement de sa femme dont il est séparé. Lianne ouvre la porte sur son mari couvert de cendres et de sang. Comme tous les new-yorkais, ils vont tenter de reprendre tant bien que mal le cours de leur existence. Keith essaye de retrouver la mémoire des événements. En effet, il a rapporté des ruines du World Trade Center une mallette qui ne lui appartient pas. Il contacte la propriétaire avec qui il s’engage dans une étrange relation où chacun raconte en boucle ses traumas. « Nous continuions simplement à descendre. L’obscurité, la lumière, encore l’obscurité. J’ai l’impression d’être encore dans l’escalier. Je voulais ma mère. Si je vis jusqu’à cent ans, je serais encore dans l’escalier. » Incapable de reprendre une vie normale, Keith deviendra joueur de poker pro dans la ville la plus désincarnée qui soit, Las Vegas. De son côté, Lianne continue d’animer des ateliers d’écriture pour les patients atteints de la maladie d’Alzheimer. Elle est complètement bouleversée par la performance d’un artiste de rue qui se jette du haut des grattes ciels suspendu à un simple filin. « On le désignait comme l’Homme qui tombe. Il était apparu plusieurs fois, à l’improviste, suspendu à tel ou tel immeuble, toujours la tête en bas, en cravate et costume de ville. » Une performance qui évoque de manière saisissante les hommes et les femmes qui se sont jetés du haut des tours le 11 septembre 2001. Quant à Justin, le fils, il invente avec ses copains un héros qui vit dans le ciel, un certain Bill Lawton, qui s’avère être en fait… Ben Laden - des mots qui ont en anglais une prononciation approchante.

DeLillo alterne les points de vue. Chacune des trois parties du roman se termine avec Hammad, un terroriste que l’on suit de son recrutement dans une mosquée en Europe jusqu’à sa disparition au dessus de Manhattan. « Mais c’est bien pour ça que vous aviez construit les tours, non ? N’ont-elles pas été conçues comme des fantasmes de richesse et de puissance, destinés à devenir un jour des fantasmes de destruction ? C’est pour la voir s’écrouler que l’on construit une chose pareille. »

L’Homme qui tombe n’est pas un de ces livres dont on dévore chaque page avec avidité. Non, c’est un roman exigeant, qui requiert du temps et de la patience. Car l’écriture est aride, presque froide, et l’intrigue réduite à sa plus simple expression. Pourtant, ce roman parvient à accrocher le lecteur. Sa réussite tient justement dans ce qu’il n’y a pas à proprement parler de récit, plutôt une succession de petites saynètes qui semblent toutes irréelles. Et qui symbolisent parfaitement la perte de repères des protagonistes.

Photo : Richard Drew / AP

L’Homme qui tombe
de Don DeLillo
Editions Actes Sud
297 pages, 22 euros

couv

The Book of Joe

Bush Falls, dans le Connecticut, est une ville comme il en existe tant d’autres aux Etats-Unis. Avec ses maisons de style colonial juxtaposées les unes aux autres, c’est un endroit où il fait bon vivre mais où on s’ennuie à mourir. Ici, comme ailleurs, le coach de l’équipe de basket est le personnage le plus respecté du coin. Mais, sous le vernis de ces bourgades bien propres, les préjugés sont encore tenaces : malheur à celui qui exprime ses différences, qu’elles soient sexuelles ou religieuses. Lorsque Joe Goffman a quitté la ville, après le lycée, c’était avec la ferme intention de ne plus jamais y remettre les pieds. Il a par la suite exorcisé ses démons dans un roman intitulé Bush Falls. En forçant le trait et en amplifiant les travers des habitants de sa ville natale, Joe a écrit une véritable satire des mœurs provinciales - devenue un best-seller adapté avec succès au cinéma. Résultat : Joe est un écrivain riche et célèbre, qui profite à plein des plaisirs de la vie new-yorkaise.

Mais là-bas, à Bush Falls, dans le Connecticut, que pensent les habitants de l’enfant prodigue ? Et bien, ils sont tout simplement verts de rage ! En retournant au chevet de son père mourant, Joe va vite prendre la mesure du ressentiment des habitants. Une colère à la hauteur de l’engouement initial que la sortie du livre avait suscité. Si son retour ne satisfait personne, Joe voit de son côté resurgir des souvenirs enfouis : les 400 coups avec ses potes Wayne et Sammy, Carly la petite amie dont il était fou amoureux, Lucy la maman très sexy de Sammy. Le roman alterne avec bonheur les réminiscences de ses années d’ado dans les années 80 (avec Springsteen pour la bande-son) et le retour au pays qui donne lieu à des situations cocasses et souvent très touchantes - Wayne l’ami d’enfance est atteint du Sida.

L’idée qui préside au Livre de Joe est aussi simple qu’excellente et permet à l’auteur d’aborder les questions de l’autobiographie et des prérogatives de l’écrivain. Si ce dernier a bien sûr le droit d’utiliser la réalité pour nourrir ses romans, peut-il toujours le faire impunément ? Par ailleurs, les difficultés que rencontre le narrateur dans l’écriture de son second roman sont éloquentes : Bush Falls, la source de l’écriture s’est tarie, il faut trouver autre chose…
Reste que si j’ai été emballée par l’idée de cette mise en abyme, je l’ai été beaucoup moins par la manière dont Jonathan Tropper dénoue les situations complexes en quelques pages. Le procédé s’avère assez énervant, donnant parfois au lecteur l’impression d’être dans une série américaine où tout irait à cent à l’heure. Le livre n’est pas non plus exempt de quelques clichés et les dialogues manquent singulièrement de consistance. Néanmoins, ne faisons pas la fine bouche, Le livre de Joe est un véritable page-turner qui permet de passer un bon moment même s’il ne nous propose rien qui ne soit vraiment inédit.

Le livre de Joe
Jonathan Tropper
Editions 10-18
412 pages

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Manoirs & cottages d’écrivains

Saurez-vous deviner à qui appartenait ce joli cottage niché dans la campagne anglaise ? Jane Austen, évidemment ! Et ce magnifique château ? Il ne vous dit rien ? Vous ne reconnaissez pas les terres de Lord Byron ? Non, bien sûr, car toutes ces photos, et bien d’autres encore, figurent dans Demeures de l’esprit (Tome 1, Grande-Bretagne), livre étonnant à mi-chemin entre le guide touristique et la balade littéraire. Armé de son appareil photo et d’un carnet de notes, l’écrivain Renaud Camus a sillonné l’Angleterre du Yorkshire au Somerset, en passant par le Lake District, sur les traces des plus grands écrivains anglais. Au cours de son périple, il a photographié les demeures de grands noms de la littérature britannique (établis dans les régions du sud et du centre de l’Angleterre, ainsi que le pays de Galles) : Virginia Woolf, Dylan Thomas, Shakespeare, D H Lawrence ou les sœurs Brontë.

Je n’ai pas encore eu l’occasion feuilleter le livre, mais j’ai par contre pioché dans le flicker de l’écrivain (eh oui, Renaud Camus a un flicker) qui regroupe de nombreuses photos de maisons d’écrivains britanniques. A travers ces clichés, on ressent l’immuabilité de la campagne anglaise, de ces paysages verdoyants dont on se dit qu’ils n’ont pas du beaucoup changer depuis quelques centaines d’années. D’ailleurs, les photos de la lande qui aurait inspiré Emily Brontë pour Les Hauts de Hurle-Vent confirment cette impression.

-Maison de Jane Austen à Chawton, près d’Alton, Hampshire
cottage_Jane Austen

-Presbytère d’Haworth, demeure de la famille Brontë dans le Yorkshire
maison des soeurs Brontë

-Stanbury, environs de Haworth, Yorkshire, vers la lande de “Wuthering Heights”
lande Hurlevent

-Le Penine Way sur la lande de “Wuthering Heights”, à l’ouest d’Haworth, Yorkshire
penine way

-Hill Top, maison de Beatrix Potter à Near Sawrey, Lake District, Cumbria
beatrix potter house

-Newstead Abbey, domaine ancestral de Lord Byron
Byron

Crédit photos : Renaud Camus

Demeures de l’esprit
de Renaud Camus
Editions Fayard
559 pages, 29 euros

Demeures

A la vie, à la mort

DeNiro’sGameDe Niro’s Game est une des bonnes surprises de la rentrée littéraire. Au mois de juillet dernier, son auteur remportait à la surprise générale le prestigieux prix Impac, devant des auteurs aussi illustres que Philip Roth et Thomas Pynchon. De quoi bien évidemment attirer notre attention. Ecrivain canadien d’origine libanaise, Rawi Hage propose avec De Niro’s Game un premier roman envoûtant, que l’on qualifiera volontiers de thriller politique tant l’intrigue s’avère étonnement bien ficelée et le dénouement pour le moins inattendu.

“Dix mille cercueils dormaient sous la terre et au-dessus, les vivants dansaient toujours, les bras chargés d’armes à feu.”

Au début des années 80, Beyrouth est une ville à feu et à sang. Ses habitants vivent dans des immeubles éventrés dont on se demande comment ils peuvent tenir debout. La vie est rythmée par les sirènes et les bombardements. Les hommes sont tous absents, déjà morts, tandis que pour les femmes et les enfants la vie continue dans la douleur. Bassam et George, surnommé De Niro à cause du film Voyage au bout de l’enfer, sont les meilleurs amis du monde. A vingt ans, la guerre est pour eux un immense terrain de jeux propice à toutes sortes d’expérimentations : drogues, alcools et arnaques en tout genre. Dès qu’ils quittent leur travail, Bassam et George trompent leur ennui en roulant à cent à l’heure sur les autoroutes défoncées de Beyrouth, pour rejoindre leurs amis membres des milices chrétiennes. Ils décident pour se faire un peu de fric de détourner une partie de la recette du Casino où travaille George. Pour Bassam, simple manutentionnaire sur le port, cet argent est un billet de sortie du Liban. Car Bassam a un rêve : rejoindre l’Europe pour aller vivre à Rome. Les choix que Bassam et George sont amenés à faire vont avoir raison de leur amitié. Les deux amis d’enfance choisissent des chemins radicalement différents : George va s’engager dans les milices chrétiennes et se perdre dans les horreurs de la guerre. Bassam, lui, réussira à embarquer sur un cargo qui l’emmènera à Marseille.

De Niro’s Game n’est pas un livre sur la guerre du Liban. Ce roman puissant et sans concession dresse néanmoins une violente salve contre les faiseurs de guerre qui utilisent les individus comme des pions. Bizarrement, ce que j’ai le plus apprécié dans ce roman, c’est ce qui m’a au départ un peu gêné, à savoir la distance que met l’auteur avec les événements et les personnages. Mais au fur et à mesure que l’histoire avance, le lecteur est pris dans le flot des événements. Une des forces de Rawi Hage est de parler de la guerre sans aucun pathos. Ajoutons qu’il mène son histoire de main de maître puisque, alors qu’on n’attend pas grand-chose, on se rend compte à la fin que c’est dans un véritable thriller que l’auteur nous a embarqué.

De Niro’s Game
de Rawi Hage
Editions Denoël
262 pages, 20 euros

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