L’homme suspendu

Posté le 28 octobre 2008 
Catégorie littérature anglo-saxonne

 En décembre 2001, Don DeLillo publie dans Harper’s Bazar un essai intitulé In the ruins of the future. On se dit alors que l’écrivain américain sera l’un des premiers à écrire sur le 11 septembre. Mais d’autres le font avant lui, avec plus ou moins de succès : Jay McInerney (lire mon billet sur La belle vie) ou… Frédéric Beigbeder. Si la publication de Falling Man était tant attendue, c’est que la désagrégation de la société américaine est le sujet de prédilection de DeLillo. En effet, depuis Outremonde, l’écrivain n’a eu de cesse de chroniquer le monde moderne. Estampillé par la presse ‘meilleur livre jamais écrit sur le 11 septembre’, L’Homme qui tombe est une plongée dans l’intimité d’un couple au lendemain des attentats.

photo richard drewLorsque le 11 septembre, au matin, l’avion percute la tour sud du World Trade Center, Keith est dans son bureau. Comme tout le monde, il se précipite dans les escaliers. La descente est longue, bloquée par les pompiers et les blessés. Quelques heures plus tard, hébété et couvert d’un sang qui n’est pas le sien, Keith se retrouve à l’air libre au milieu d’un chaos indescriptible. A peine conscient, il prend le chemin de l’appartement de sa femme dont il est séparé. Lianne ouvre la porte sur son mari couvert de cendres et de sang. Comme tous les new-yorkais, ils vont tenter de reprendre tant bien que mal le cours de leur existence. Keith essaye de retrouver la mémoire des événements. En effet, il a rapporté des ruines du World Trade Center une mallette qui ne lui appartient pas. Il contacte la propriétaire avec qui il s’engage dans une étrange relation où chacun raconte en boucle ses traumas. « Nous continuions simplement à descendre. L’obscurité, la lumière, encore l’obscurité. J’ai l’impression d’être encore dans l’escalier. Je voulais ma mère. Si je vis jusqu’à cent ans, je serais encore dans l’escalier. » Incapable de reprendre une vie normale, Keith deviendra joueur de poker pro dans la ville la plus désincarnée qui soit, Las Vegas. De son côté, Lianne continue d’animer des ateliers d’écriture pour les patients atteints de la maladie d’Alzheimer. Elle est complètement bouleversée par la performance d’un artiste de rue qui se jette du haut des grattes ciels suspendu à un simple filin. « On le désignait comme l’Homme qui tombe. Il était apparu plusieurs fois, à l’improviste, suspendu à tel ou tel immeuble, toujours la tête en bas, en cravate et costume de ville. » Une performance qui évoque de manière saisissante les hommes et les femmes qui se sont jetés du haut des tours le 11 septembre 2001. Quant à Justin, le fils, il invente avec ses copains un héros qui vit dans le ciel, un certain Bill Lawton, qui s’avère être en fait… Ben Laden - des mots qui ont en anglais une prononciation approchante.

DeLillo alterne les points de vue. Chacune des trois parties du roman se termine avec Hammad, un terroriste que l’on suit de son recrutement dans une mosquée en Europe jusqu’à sa disparition au dessus de Manhattan. « Mais c’est bien pour ça que vous aviez construit les tours, non ? N’ont-elles pas été conçues comme des fantasmes de richesse et de puissance, destinés à devenir un jour des fantasmes de destruction ? C’est pour la voir s’écrouler que l’on construit une chose pareille. »

L’Homme qui tombe n’est pas un de ces livres dont on dévore chaque page avec avidité. Non, c’est un roman exigeant, qui requiert du temps et de la patience. Car l’écriture est aride, presque froide, et l’intrigue réduite à sa plus simple expression. Pourtant, ce roman parvient à accrocher le lecteur. Sa réussite tient justement dans ce qu’il n’y a pas à proprement parler de récit, plutôt une succession de petites saynètes qui semblent toutes irréelles. Et qui symbolisent parfaitement la perte de repères des protagonistes.

Photo : Richard Drew / AP

L’Homme qui tombe
de Don DeLillo
Editions Actes Sud
297 pages, 22 euros

couv

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Comments

8 Responses to “L’homme suspendu”

  1. LVE on 28 octobre 2008 9:30

    Tentant. Très.

  2. Emma on 28 octobre 2008 12:09

    Après lecture de ton billet du jour, je pense que L’Homme qui tombe pourrait bien te plaire…

  3. keisha on 30 octobre 2008 8:28

    Je viens de le terminer et je suis contente de lire ton article (pas de trop près car je vais écrire le mien ;-)); je voulais en fait découvrir DeLillo et je ne le regrette pas. Très maitrisé, une belle écriture.

  4. Emma on 31 octobre 2008 0:52

    Je n’avais pas du tout été convaincue à la lecture de Bruit de fond (l’histoire d’un professeur d’études hitlériennes) et là j’ai vraiment été emballée par l’écriture et par la retenue avec laquelle DDL aborde son sujet… Je crois même que je suis en train de me découvrir un nouvel écrivain préféré !

  5. keisha on 31 octobre 2008 8:23

    J’ai aussi envie de faire encore un peu de chemin avec lui. Eviter Bruit de fond, alors ?

  6. Emma on 31 octobre 2008 13:18

    Le sujet de Bruit de fond est extraordinaire : un prof qui enseigne l’histoire hitlérienne, mais l’écriture de DDL tend à rendre son sujet tellement banal que l’on reste sur sa faim. Par contre je l’ai lu il y a un moment, mon avis serait peut être différent aujourd’hui…

  7. Don Lo on 10 novembre 2008 9:24

    Un livre lu, comme tu le dis, avec efforts mais sans plaisir. Peut-être le sujet l’exigeait-il (je vois mal comment faire une fantaisie agréable autour du 11 septembre, et toute approche sensationnaliste - suspens, vont-ils y échapper… - me paraîtrait assez déplacée), et donc est-ce une réussite. C’est pourquoi je me suis forcé à aller au bout, par respect.

  8. Emma on 10 novembre 2008 19:29

    Bonjour Don Lo, ça faisait longtemps que tu n’étais plus passé !
    Il y a effectivement des passages un peu difficiles. Si moi aussi je me suis forcée par moments à continuer, c’est tout simplement parce que la première partie du livre m’a vraiment enthousiasmé. Et j’ai aimé l’écriture de DeLillo, mais je l’ai lu en anglais alors je ne sais pas ce que ça donne en français…

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