Une flèche bien aiguisée

coverDans La flèche du temps, Martin Amis relate la vie d’un criminel de guerre nazi, le docteur Tod Friendly. En commençant par la fin de sa vie, pour remonter jusqu’à sa naissance. Une histoire racontée à l’envers, rien de très original, me direz-vous. Mais Martin Amis nous embarque en réalité beaucoup plus loin. Ce n’est pas à l’envers, qu’il expose la vie de cet homme, mais à rebours. Explications : dans l’incipit, Tod Friendly est mort, couché sur un lit d’hôpital. Dans le second paragraphe, sa conscience se réveille. Le mort se lève, s’habille et rentre chez lui. Peu à peu, la maladie s’efface, sa condition s’améliore. En un mot, il rajeunit. L’écrivain britannique pousse le procédé à son paroxysme puisque les dialogues se lisent en partant de la fin (heureusement, l’auteur n’en abuse pas). De même, les médecins ne soignent pas mais mutilent leurs patients et, ironiquement, les nazis ne donnent pas la vie mais ils la créent et tentent d’éviter des souffrances inutiles aux déportés.

Le principe, il faut le reconnaître, est original. Mais il ne s’agit pas seulement d’un exercice de style. Le narrateur n’est autre que la conscience de Tod Friendly - dont ce n’est évidemment pas le véritable nom. Et vous l’aurez compris, sa vie n’est pas non plus celle d’un américain ordinaire. Les années s’écoulent à l’envers. Dans les années 60, Tod s’appelle John Young et vit à New York. Il traversera ensuite l’Atlantique jusqu’au Portugal, puis direction le Vatican, où un prêtre lui donnera une nouvelle identité. Le narrateur, lui, entend des bruits de bottes dans les rêves monstrueux que fait John Young. Quand l’officier nazi arrive à Auschwitz, c’est pour assister « oncle Pepi » (surnom du docteur Mengele). Si l’officier ne semble pas préparé aux camps de concentration, il s’en accommode rapidement et avec zèle : “Ici, il n’y a pas de pourquoi. Ici, il n’y a pas de quand, pas de comment, pas d’où. Notre but surnaturel ? Rêver une race. Faire un peuple du temps. Du tonnerre et de la foudre. Du gaz, de l’électricité, de la merde et du feu.”

En transformant les camps en un lieu où on donne la vie, Martin Amis ne fait pas disparaître pour autant l’horreur de la Shoah. Si dans La flèche du temps les nazis sauvent les juifs, c’est qu’ici même la morale est inversée. Ce procédé narratif sied parfaitement au ton ironique et cruel auquel nous a habitué Martin Amis. Il est cependant empreint d’une certaine froideur. Reste néanmoins certains passages dans lesquels l’auteur réussit à nous toucher. Par exemple lorsqu’il révèle qu’à Treblinka les Allemands avaient édifié la réplique exacte d’une gare, avec un guichet, un restaurant et une grosse horloge visible à la descente du train. Mais tout était factice. Il n’y avait ni guichet, ni restaurant, bien sûr. L’horloge ne donnait pas l’heure, non plus, les aiguilles étaient peintes sur le cadran. Il était toujours seize heures trente.
Un autre bug dans la flèche du temps.

Martin Amis
Time’s Arrow
Vintage Books
176 pages

Le livre est épuisé en français

Lire le film ou voir le livre…

Crime, le nouveau roman d’Irvine Welsh est sorti cet été au Royaume-Uni, accompagné d’un… book trailer. Une bande-annonce pour promouvoir un livre, je n’en avais jamais entendue parler. L’idée de résumer un roman de 400 pages en trente secondes est en soi plutôt surprenante. Les éditeurs ayant besoin de trouver de nouveaux lecteurs, pourquoi ne pas le faire grâce à une vidéo sur You Tube ? Pourquoi pas, en effet ? Peut-être simplement parce que le visionnage de celle de Crime ne donne pas franchement envie de se ruer chez son libraire. D’une banalité affligeante, les images dénotent un manque total de créativité. Pourtant ce n’est pas tant  la qualité de la vidéo qui pose problème mais le principe même de ces trailers. En effet, en imprimant dans nos têtes une ambiance, des couleurs, une atmosphère, des visages, ces book trailers dénient au lecteur sa qualité même de… lecteur, en lui proposant des images toutes faites. Et sapent son droit à l’imagination, qui est sa liberté première.
Un comble lorsqu’on veut recruter de nouveaux lecteurs.

Après quelques recherches, j’ai trouvé des bandes-annonces chez les éditeurs français, notamment celle de J’aurais préféré vivre de Thierry Cohen paru chez Plon : le trailer.

Dans la famille Auster, je demande… Siri !

Siri HustvedtAvouons-le même si ce n’est pas politiquement correct, c’est parce que Siri Hustvedt est la femme de Paul Auster qu’on a eu envie de lire son troisième opus. Tout ce que j’aimais est un roman dense dans lequel on s’installe sans déplaisir. La (longue) première partie faisant office d’introduction, on découvre tour à tour chaque personnage : Bill, l’artiste, Leo, le prof d’université qui est également le narrateur, et leurs compagnes respectives, Violet et Erica. L’amitié qui unit Bill et Leo est au cœur du livre. Le titre conjugué au passé le laisse entendre, leur bonheur ne durera pas. Impossible pour autant de révéler quoi que ce soit, tant le livre tient par le suspense et l’effet de surprise.

Dans cette grande fresque qui ambitionne de raconter une vie entière, on avance lentement. Carré par carré, comme un peintre avec son tableau. Mais voilà, au fil des pages une question taraude le lecteur : où veut en venir Siri Hustvedt ? Le livre est long (445 pages) et l’auteur semble constamment hésiter entre un grand roman dont le thème central serait l’amitié et un thriller façon Dona Tartt, sans jamais choisir entre les deux. Du coup, on peine un peu. On se lasse de ces descriptions d’œuvres d’art et de ces longs développements sur l’hystérie et les désordres nutritionnels, au milieu desquels la disparition d’un adolescent semble presque incongrue.

Surtout, le livre souffre de la comparaison avec… Paul Auster, bien sûr. Que le lecteur ne peut s’empêcher de faire, d’autant plus que Tout ce que j’aimais lui est dédié. Parce que ce roman se situe à New York (dans le quartier de SoHo) et que le personnage de Leo a un air de famille avec Nathan Glass, le narrateur de Brooklyn Follies. Des similarités qui s’arrêtent là, malheureusement. Car Siri Hustvedt ne possède pas la grâce de son alter ego. Il manque ici un ingrédient essentiel, celui qui fait de chacun des livres d’Auster un enchantement : la magie. Ici, on attend en vain qu’un lapin sorte du chapeau, pour donner un peu de relief à un narrateur terne et déprimant. Ou pour nous soulager du malaise que l’on ressent face à cette histoire d’adolescent au bord de la folie.

On retiendra néanmoins de jolis moments de fulgurance littéraire, ici ou là - comme lorsque l’auteur réussit au détour d’une phrase à susciter une émotion forte. Et on regrettera simplement que l’intrigue romanesque ne soit pas à la hauteur de cette grande maîtrise de l’écriture.

Photo : Seth Kushner

Tout ce que j’aimais
de Siri Hustvedt
Editions J’ai Lu
445 pages

couv

Gimme five (songs)

Certains d’entre vous m’ont taguée et je n’ai jamais répondu. Ce qui n’est pas très sympa, je sais, mais voilà le procédé m’énerve. En dépit des apparences, je n’ai pas changé d’avis, il se trouve simplement que ce tag proposé par Thom est un peu différent et que, pour une fois, l’idée m’a plue. Le but justement : trouver cinq morceaux qui me définissent. Pas si évident que ça, d’autant plus que les morceaux sont censés illustrer des traits de caractère. Mais assez vague pour que chacun puisse y voir… exactement ce dont il a envie !

Une majorité de blogueurs a déjà fait ce tag et comme je me voyais mal explorer tous les blogs à la recherche de la perle rare, j’ai choisi de taguer une personne dont j’étais sûre qu’elle ne pouvait y avoir répondu. Et pour cause : son blog est en sommeil. Un choix dont je suis assez contente puisque, si j’ai bonne mémoire, c’est en novembre qu’elle comptait faire son retour parmi nous… Mais oui, il s’agit de toi Laiezza !

Playlist #1 : Georges Flipo

Vous lisez son blog, vous êtes plongé avec délice dans Qui comme Ulysse, son dernier recueil de nouvelles, vous lirez bientôt Le film va faire un malheur (son nouveau roman à paraître au mois de décembre). Vous l’avez tous reconnu, il s’agit de… Georges Flipo, bien sûr ! Avec La playlist qui n’a rien à voir avec une playlist musicale - il s’agit ici de livres -, je vous propose de découvrir l’univers personnel de l’auteur. A travers des questions toutes simples, vous découvrirez les livres qui l’ont marqué et l’identité de ses écrivains préférés. Enfin bref, tout ce qui fait des livres de Georges Flipo les siens et ceux de personne d’autre. En espérant que cette Playlist soit la première d’une longue série !
Un double merci à l’auteur qui a gentiment accepté de se prêter au jeu et également d’essuyer les plâtres.

Dix livres cultes

1. L’Odyssée d’Homère
C’est le premier vrai livre pour adulte que j’ai lu, j’étais encore très jeune, dans le primaire. Je l’avais d’abord reçu en version pour enfants, par erreur à une distribution des prix, et bien entendu je ne l’ai pas rendu. Je suis resté fortement marqué par le personnage d’Ulysse, sa solitude, ses rapports avec les dieux, sa foi en son destin.
2. Histoires comme ça de Rudyard Kipling
Et également toutes ses nouvelles et ses contes.
Je n’oublierai jamais le soir où, enfant, j’ai lu Le chat qui s’en va tout seul. Je suis resté pétrifié, avec l’impression d’avoir lu « la littérature absolue », l’histoire parfaite.
3. Le Livre de sable de Jorge Luis Borges
Borges, c’est une découverte bien plus tardive. C’est le personnage, fabuleux, qui m’a ensuite fait aimer sa prose : j’ai eu la chance de l’écouter lors d’une conférence à la Sorbonne et c’était bouleversant.  Il semblait même aveugle aux questions, il ne répondait pas à l’intervieweur paniqué : il passait de Paul Valéry à Shakespeare, des sagas scandinaves à Virgile…. J’ai eu l’impression de traverser toute la littérature en une heure.
4. Les nouvelles de F.S. Fitzgerald
Gatsby m’ennuie mais les nouvelles de Fitzgerald me touchent. Là encore, j’aime entremêler l’auteur et son oeuvre.
5. Les nouvelles de Marcel Aymé
Surtout les premières, moins ficelées, plus spontanées. Quelle limpidité d’écriture !
6. Le nom de la rose d’Umberto Eco
J’ai commencé à le lire un soir, je l’ai fini la matinée suivante, je n’avais pas dormi. L’idée d’un roman qui tourne autour d’une bibliothèque interdite est fabuleuse. Très borgésienne, d’ailleurs.
7. Cent ans de solitude de Garcia Marquez
J’étais encore naïf et raisonnable quand je l’ai lu : j’ai essayé pendant près de 200 pages de dresser l’arbre généalogique de la famille, puis j’ai jeté ça à la poubelle avec un grand éclat de rire. Je parle de l’arbre, pas du livre, bien sûr.
8. Les Fleurs du mal de Baudelaire
Tout me plaît dans les poèmes de Baudelaire : ses mots, ses images, ses thèmes, sa musique, sa folie. J’en connais plusieurs par cœur. Et j’emmène souvent ses Fleurs en voyage.
9. Toute l’œuvre de Molière
Et pourtant, je suis sensible aux arguments de ceux qui affirment que le vrai auteur de ses meilleures pièces, c’est Corneille.
10. 1789 de Victor Hugo
Son dernier roman, je crois. Il m’impressionne par son érudition historique, par son souffle épique. Mais aussi par la qualité de sa documentation. J’ai navigué dans les Minquiers (oui, je sais, au fou !) et je peux vous assurer que sa description est formidablement exacte.

Ecrivain préféré
J’aurais pu dire Kipling. Mais l’homme apparaît détestable. Je pourrais encore citer Baudelaire ou Verlaine, parmi les auteurs préférés que je déteste.  Si c’est pour le personnage, j’hésiterais entre Borges et Fitzgerald - l’ange qui guide Borges et le diable qui mène Fitzgerald à sa ruine. Mais peut-être est-ce Homère, tout bien réfléchi.

Le livre que vous lisez actuellement
Actuellement, je lis un livre très chic : Borges, souvenirs d’avenir, recueil de témoignages et d’études, établi par Pierre Brunel. Certaines études sont remarquablement fines, d’autres ne sont que bavardages de thésard. Il suffit que je voie « Borges » sur une couverture pour que je m’arrête.

Dernier coup de cœur 
Le cantique de l’Apocalypse Joyeuse de Paasilinna. Mon meilleur repas de l’été. Paasilinna écrit un livre par an, mais Denoël, son éditeur en France, n’en traduit qu’un tous les deux ans.
Je l’ai lu avec un mélange d’allégresse et d’admiration devant l’art avec lequel Paasilinna nous fait entrer dans les histoires les plus invraisemblables. Il accumule les détails techniques, les précisions d’ingénieur, décrit pendant plusieurs pages la construction d’une église. Les plans, les matériaux, les procédés de construction…

Un livre que vous aimez offrir
Je n’offre de livre que lorsque je vais dîner chez des copains. Le livre que je préfère offrir, c’est en général… le dernier que j’ai écrit et publié. J’offre aussi des bouquins d’auteurs que je connais personnellement. Certains y verront un acte de vanité, ils ont peut-être raison. En fait, cela me permet de parler de l’auteur de façon plus personnelle, plus originale, tout en offrant son livre. J’ai l’impression que le cadeau devient plus porteur d’émotions. Parmi les livres que j’ai offert très vaniteusement Le Cœur cousu de Carole Martinez, La Princesse et le pêcheur de Minh Tran Huy, La Collecte des monstres d’Emmanuelle Urien, et Battement d’ailes de Milena Angus. Tiens, elle, je ne la connais pas… Il faudrait qu’on fasse connaissance.

Une première phrase de roman idéale
Je n’en connais qu’une, celle du Voleur de Georges Darien : « Je fais un sale métier, mais j’ai une excuse : je le fais salement ». Il y a aussi celle de Salammbô : « C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar ».
Je suis surtout sensible au premier paragraphe. Quand j’écris, je peux y passer des journées entières. Comme pour le début de mon prochain roman. L’éditeur, Jean-Yves Reuzeau, a voulu changer un détail : j’avais écrit « un coton-tige sans ouate ». Il a corrigé « un Coton-Tige sans ouate », car c’est une marque déposée. J’en ai été bouleversé, j’avais l’impression que tout le livre s’écroulait. Finalement, je me suis rabattu sur « un bâtonnet sans ouate », mais je ne m’en suis pas encore remis.

Le conte n’y est pas

Joli titre que ce Chemin des sortilèges, dixième roman de Nathalie Rheims qui entraîne le lecteur dans un univers onirique à la limite du fantastique. Entre rêve et réalité, une narratrice fait face à son passé. Après 10 ans d’absence, elle retrouve l’homme qui a tant compté dans sa vie. Les séances hebdomadaires qu’elle suivait chez ce psychanalyste ont été le point d’orgue de son enfance. Elle a aimé cet homme, qui fut l’amant de sa mère, au point d’avoir toujours regretté qu’il n’ait bercé son enfance comme un père. Leurs retrouvailles ont lieu dans une vieille demeure de campagne où vit désormais Roland. Si le lecteur est immédiatement prévenu que la narratrice est là pour recouvrer la mémoire, il n’a en revanche aucune indication sur la nature des souvenirs occultés.
C’est dans des cauchemars qui se confondent avec la réalité que la narratrice se remémore progressivement les moments clés de son existence. Elle est aidée dans cette quête par des contes de fées qui font chaque soir leur apparition sur sa commode : La belle au bois dormant, Blanche neige, Le petit poucet, Le Chaperon rouge… Autant de petits cailloux qui lui permettent de se réapproprier des pans entiers de sa mémoire.  

Ces références aux contes de fées, pour intéressantes qu’elles soient s’avèrent à la longue lassantes, une fois l’effet de surprise passé. Le procédé est tellement répétitif que l’on s’attend à ce qu’un conte succède à un autre conte et qu’une nuit de cauchemar fasse suite à une autre nuit de cauchemar… Et, surtout, on comprend qu’il nous faudra patienter jusqu’aux dernières pages pour dénouer le mystère.
En attendant, à force de brouiller les pistes, Nathalie Rheims laisse le lecteur en rade sur son Chemin des sortilèges. Même séduit par cette narratrice qui croit encore aux contes de fée ou par ce psychanalyste retiré du monde, il est de toute façon tenu à distance. Aucune émotion ne transparaît de cette écriture limpide. Si la fin se révèle bien plus surprenante et touchante qu’escomptée, elle ne suffit malheureusement pas à ensorceler le lecteur.

Le chemin des sortilèges
de Nathalie Rheims
Editions Léo sheer
180 pages, 14 euros

Nathalie Rheims

Plus belle sera la chute

couv drakeSi Beautiful People s’avère d’emblée aussi passionnant, c’est que le livre d’Alicia Drake plonge le lecteur dans un monde qu’il connaît peu, celui de la haute couture parisienne. Un univers impitoyable, avec ses codes, ses coteries, ses secrets et ses non-dits. Fidèle à la tradition anglo-saxonne, la journaliste britannique a enquêté pendant plusieurs années pour décrire dans le menu détail les destins croisés de deux grandes figures de la mode du XXème siècle : Saint Laurent et Lagerfeld. Pour écrire son livre, l’auteur a recueilli les témoignages d’une centaine de personnes et ces références donnent à l’ouvrage un sérieux que le sujet ne laisse pas envisager a priori.

Alicia Drake réussit brillamment à capter l’univers flamboyant, décadent et élitiste de Paris dans les années 70. La ville sort enfin de sa torpeur et tout ce que le monde artistique compte de talents, de Warhol à Mick Jagger, se retrouve au Flore, au Palace, à Marrakech dans un tourbillon d’alcools et de drogues auquel seul le Sida au début des années 80 mettra un terme. Pour faire partie de ce monde et entrer dans le saint des saints, à savoir l’entourage des créateurs, la beauté et la grâce tiennent lieu de carte de visite - à l’image de Jacques de Basher, personnage énigmatique de la vie parisienne.
Mais derrière la superficialité et la vanité, les histoires sont plus sombres, les hommes plus complexes et les destins infiniment plus tragiques.

« Quel vertige cela doit provoquer, avoir seulement vingt et un ans et se voir déjà réaliser vos rêves alors que vous n’avez pas encore fini de les rêver…» 

Il y a des accents fitzgeraldiens dans la réussite insolente de Saint Laurent, laquelle s’est toujours accompagnée d’une incapacité totale à affronter la réalité. Pour de nombreux observateurs, Saint Laurent incarne le talent à l’état pur. L’homme semble être béni des dieux. A seulement 19 ans, il fait son entrée dans le monde prestigieux de la haute couture avec des dons exceptionnels pour son âge. Il n’a que 21 ans lorsqu’il succède à Christian Dior, et 25 lorsqu’il créé sa propre maison. Pendant un temps, Saint Laurent et Lagerfeld (qui ont débuté leur carrière ensemble) sont amis, mais leur amitié va rapidement se transformer en féroce rivalité, le succès phénoménal de l’un éclipsant l’autre. Si de l’avis de tous Saint Laurent est un génie à la sensibilité exacerbée, c’est un génie torturé - un artiste qui ne peut créer que dans la souffrance à l’image des références littéraires qu’il affectionne. Pour Pierre Bergé, Saint Laurent est « né avec une dépression nerveuse », ce que confirment les innombrables séjours en hôpital psychiatrique qu’il fera tout au long de sa vie. Sa carrière s’achève en 2002 au moment où Lagerfeld se réinvente, pour devenir ce personnage dont les médias sont aujourd’hui si friands.
Comme si la chute de l’un avait provoqué l’envol de l’autre…

Beautiful People
Saint Laurent, Lagerfeld : splendeurs et misères de la mode
Alicia Drake
Editions Denoël
565 pages, 25 euros

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