Une flèche bien aiguisée
Posté le 27 novembre 2008
Catégorie littérature anglo-saxonne
Dans La flèche du temps, Martin Amis relate la vie d’un criminel de guerre nazi, le docteur Tod Friendly. En commençant par la fin de sa vie, pour remonter jusqu’à sa naissance. Une histoire racontée à l’envers, rien de très original, me direz-vous. Mais Martin Amis nous embarque en réalité beaucoup plus loin. Ce n’est pas à l’envers, qu’il expose la vie de cet homme, mais à rebours. Explications : dans l’incipit, Tod Friendly est mort, couché sur un lit d’hôpital. Dans le second paragraphe, sa conscience se réveille. Le mort se lève, s’habille et rentre chez lui. Peu à peu, la maladie s’efface, sa condition s’améliore. En un mot, il rajeunit. L’écrivain britannique pousse le procédé à son paroxysme puisque les dialogues se lisent en partant de la fin (heureusement, l’auteur n’en abuse pas). De même, les médecins ne soignent pas mais mutilent leurs patients et, ironiquement, les nazis ne donnent pas la vie mais ils la créent et tentent d’éviter des souffrances inutiles aux déportés.
Le principe, il faut le reconnaître, est original. Mais il ne s’agit pas seulement d’un exercice de style. Le narrateur n’est autre que la conscience de Tod Friendly - dont ce n’est évidemment pas le véritable nom. Et vous l’aurez compris, sa vie n’est pas non plus celle d’un américain ordinaire. Les années s’écoulent à l’envers. Dans les années 60, Tod s’appelle John Young et vit à New York. Il traversera ensuite l’Atlantique jusqu’au Portugal, puis direction le Vatican, où un prêtre lui donnera une nouvelle identité. Le narrateur, lui, entend des bruits de bottes dans les rêves monstrueux que fait John Young. Quand l’officier nazi arrive à Auschwitz, c’est pour assister « oncle Pepi » (surnom du docteur Mengele). Si l’officier ne semble pas préparé aux camps de concentration, il s’en accommode rapidement et avec zèle : “Ici, il n’y a pas de pourquoi. Ici, il n’y a pas de quand, pas de comment, pas d’où. Notre but surnaturel ? Rêver une race. Faire un peuple du temps. Du tonnerre et de la foudre. Du gaz, de l’électricité, de la merde et du feu.”
En transformant les camps en un lieu où on donne la vie, Martin Amis ne fait pas disparaître pour autant l’horreur de la Shoah. Si dans La flèche du temps les nazis sauvent les juifs, c’est qu’ici même la morale est inversée. Ce procédé narratif sied parfaitement au ton ironique et cruel auquel nous a habitué Martin Amis. Il est cependant empreint d’une certaine froideur. Reste néanmoins certains passages dans lesquels l’auteur réussit à nous toucher. Par exemple lorsqu’il révèle qu’à Treblinka les Allemands avaient édifié la réplique exacte d’une gare, avec un guichet, un restaurant et une grosse horloge visible à la descente du train. Mais tout était factice. Il n’y avait ni guichet, ni restaurant, bien sûr. L’horloge ne donnait pas l’heure, non plus, les aiguilles étaient peintes sur le cadran. Il était toujours seize heures trente.
Un autre bug dans la flèche du temps.
Martin Amis
Time’s Arrow
Vintage Books
176 pages
Le livre est épuisé en français
Comments
14 Responses to “Une flèche bien aiguisée”
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sans doute suis-je peu réveillée, mais s’il a déjà fallu que je lise ton billet deux fois avant de comprendre le procédé de l’auteur, et s’il est épuisé en français qui plus est… je ne pense pas que ce livre soit pour moi
Je me demande si je n’ai pas un peu compliqué ce qui l’était déjà
Il faut un moment pour rentrer dans ce livre, alors qu’il ne fait que 176 pages, mais j’aime beaucoup l’écriture de Martin Amis alors je le relirais probablement … mais en français cette fois !
J’ai tenté , par le passé, de lire un livre de Martin Amis (je ne sais plus lequel) et je n’avais as trop accroché… Je ne suis pas sûre que celui-ci me plairait, donc…
Weuh, tu cumules les obstacles pour la lecture : un concept, un livre épuisé, en anglais. Heureusement qu’il me reste une version albano-slovène sous-titrée en Inuit, sous le coude.
Je crois bien n’avoir jamais commenté chez toi, pourtant j’aime beaucoup!
Et ce livre-là, tu ne me donnes pas complètement envie de le lire, mais tu m’intrigues! J’aime beaucoup le nom du personnage principal, et j’ai l’impression que le traitement de la période nazie est plus original que souvent…
Je suis en plein déménagement et je n’ai pas vraiment le temps de poster, juste de répondre très rapidement à vos messages avant que ma connexion soit coupée !
Kathel : tu n’as peut-être pas lu le bon Amis, quelques uns valent vraiment le coup. Je te conseille de réessayer, mais peut être pas avec celui là
Lve : des d’obstacles qui ne semblent pas t’effrayer au vu de ton bagage linguistique pour le moins impressionnant :-))
Mo : ravie de t’accueillir ici ! Le traitement est original et c’est un roman court, à essayer donc !
C’est drôle, le thème me rappelle “The Curious Case of Benjamin Button”, film bientôt sur nos écrans et adapté, paraît-il, de Fitzgerald.
En tout état de cause, ton article me donne envie.
Bonjour
Beau site et bonnes critiques. Je reviendrai.
Agréable démonstration !
Et votre blog continue l’aventure en 20O9…
J’ai lu l’Information et je l’ai bien aimé. Les procédés de narration sont variés, la réflexion intéressante, malgré un penchant trop marqué pour la dérision.
Mais je n’ai pas réussi à lire d’autre “Amis” tel que les nouvelles ” l’Eau lourde” que j’ai lâchées, ainsi que “Poupées crevées”. Peut-être celui-là, un jour…
Merci pour la réponse
Dominique, je ne comprends pas bien votre dernier commentaire…
Si c’est parce que je ne vous ai pas répondu j’en suis désolée, mais comme vous l’avez peut être remarqué j’ai du délaisser mon blog pendant quelques temps…
Et au fait, l’Information reste mon Amis préféré