A la verticale de l’été

La cornicheIl y a bien longtemps que le petit village de pêcheurs au pied de la Corniche a laissé place à de nouveaux habitants. Les belles voitures et les scooters rutilants garés en contrebas attestent que les temps ont changé. Pourtant, la longue bande de bitume qui s’enroule autour du littoral marseillais, et dont les villas blanches semblent jaillir des bougainvilliers, appartient encore à tous. En été, c’est le quartier des estivants, des familles et des minots qui débarquent des quatre coins de la ville. Ils se posent en grappe sur les immenses étendues rocheuses comme des arapèdes. C’est sur une bande de rochers plats (la Plate) que Maylis de Kerangal a choisi de situer l’intrigue de Corniche Kennedy, son dernier roman. Eddy et sa bande - “les petits cons de la corniche. La bande. On ne sait les nommer autrement ” - se retrouvent chaque jour sur la Plate. C’est leur scène de théâtre : “ils y ont ensemble des pauses indéfinies, vautrés les uns contre les autres en formation arachnéenne, ou étalés, nénuphars très ouverts, dessinant sur la pierre telle arborescence bizarre, tel cadastre secret “. Les filles lézardent, se baignent, crient, chahutent, se bousculent tandis que les mecs, eux, plongent. La chose est codifiée : il y a trois niveaux de plongeoirs naturels comme autant de passages vers l’âge adulte. Le premier promontoire est situé à trois mètres, le second (le Just Do It) à sept mètres et le dernier (le Face to Face) à la hauteur vertigineuse de douze mètres.

Chaque jour le groupe fait corps avec les rochers, personne ne semblant faire attention à la petite bande, à l’exception d’une silhouette lointaine - celle de Sylvestre Opera. Chargé de la sécurité du littoral, le vieux commissaire surveille d’un oeil distrait les gamins car la municipalité vient d’interdire les plongeons considérés comme trop dangereux. L’arrivée de Suzanne, une petite bourgeoise du quartier va modifier les habitudes de la bande et le jeu du chat et de la souris entre les ados et le vieux flic va alors commencer. Mais ce n’est pas l’intrigue qui compte ici, pas plus que les états d’âme de Sylvestre Opera, ni même l’intrusion de la mafia russe sur les côtes méditerranéennes. Non, ce sont ces gamins avec leur langage, leurs rituels et leur énergie, la mer, le soleil, la liberté et les grands plongeons vers l’inconnu.

Grâce à une écriture lumineuse et enlevée, voire carrément punchy, on rentre de plein pied dans ce roman dès l’incipit. Il n’y a pas de temps mort dans l’écriture qui sautille, virevolte et fait mouche à chaque phrase. Il y a des sons, des onomatopées, la langue semblant aussi vivante que les personnages auxquels Maylis de Kerangal réussit magnifiquement à donner corps : ” C’est pourquoi personne ne vit Mario et Suzanne debout face à face et contenus dans la poursuite lumineuse d’un lampadaire halogène de la corniche Kennedy, bouches ouvertes collées - la fille inclinée donc, puisque bien plus grande-, paupières closes et cils frémissants, mains de l’un posées à plat sur hanches de l’une…

Au final, Corniche Kennedy fait partie de ces lectures qui nous surprennent parce qu’on a l’impression de découvrir un grand écrivain dont personne, ou alors relativement peu de monde, semble parler. Mais ce n’est qu’une question de temps, j’en suis certaine, avant que le nom de Maylis de Kerangal ne soit sur toutes les lèvres…

Photo : Olivier Chaix 

Corniche Kennedy
de Maylis de Kerangal
Editions Verticales
178 pages

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Du Dantec pur jus

DantecLorsque j’ai découvert Dantec, il y a déjà quelques années, j’ai lu quasiment coup sur coup ses trois premiers romans - La sirène rouge, Babylon babies et Les Racines du mal. A l’époque, lire Maurice G. Dantec c’était un peu comme passer de l’autre côté du miroir car ses livres me donnaient le sentiment d’avoir les yeux grands ouverts sur la réalité. Pourtant, le coup de foudre aura été de courte durée et j’avais fini par abandonner celui que les médias ont transformé en épouvantail. Jusqu’à la sortie, début janvier, de Comme le fantôme d’un jazzman dans la station Mir en déroute. Un roman plus court que sa production habituelle et composé à partir d’une nouvelle écrite en 1996. S’il n’est certainement pas le meilleur livre de MGD, il contient pourtant les ingrédients qui ont contribué au succès de La sirène rouge et de Babylon Babies.

Le roman démarre en trombe avec un hold-up, une cavale et des capitaux en transit. « On n’avait pas des masses d’alternatives, Karen et moi, quand on a décidé de voler l’Etat qui essayait de nous voler nos vies. » Du pur Dantec, puisque l’intrigue mèle habilement tout ce que l’on retrouve dans ses romans écrits dans les années 90. De prime abord, le monde décrit par l’écrivain semble être celui d’un futur, certes proche, mais annonciateur d’une société à venir - raison pour laquelle MGD est souvent catalogué comme auteur de science-fiction. Pourtant, à y regarder de plus près, il ne fait qu’extrapoler le monde dans lequel nous vivons, et la noirceur et la violence qui se dégagent de son propos ne sont bien évidemment que le reflet de notre société.

Dans Comme le fantôme d’un jazzman, on est dans le registre du road-book techno halluciné avec des héros en cavale. Dans une société ultra-sécuritaire, le dépistage ADN des individus est devenue la norme. Pour ne pas finir comme des cobayes de laboratoire promis à une mort certaine, un couple porteur d’un neurovirus extrêmement rare s’échappe d’un centre de détention. Ce virus qui possède la particularité d’accroitre les perceptions sensorielles et de décupler les capacités intellectuelles - permettant à nos deux héros de mettre au point des plans de fuite très élaborés - leur bouffe en même temps les neurones. Leur temps est donc compté, à moins qu’il ne puisse se procurer de l’Epsilon, une drogue capable de contrôler le virus mais qui permet également à Interpol de les suivre à la trace.

Alors que l’intrigue est installée et la course-poursuite entre les deux comparses et leurs poursuivants bien emballée, Dantec choisit pourtant de passer à autre chose. Il quitte les territoires balisés du polar et la SF light pour un objet non identifié à la limite de l’absurdité - une première impression qui s’étiolera au fil des pages. La compagne du narrateur, particulièrement sensible au virus, fait des rêves dans lequel elle se connecte à la station Mir, alors en perdition dans le cosmos. Le fantôme d’Albert Ayler, un saxophoniste new-yorkais (mort de façon mystérieuse dans les années 70) fait, lui, son apparition dans la station Mir afin de guider Karen et le narrateur dans leur odyssée. Tant bien que mal, on navigue dans ce monde étrange qui n’est pas dénué d’une certaine poésie. On notera une fin un peu abrupte et deux scènes de baston trop longues mais rien qui ne nous fasse regretter cette lecture.

Comme le fantôme d’un jazzman dans la station Mir en déroute
de Maurice G. Dantec
Albin Michel
211 pages, 16 euros

Dantec-2009

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