A la verticale de l’été
Posté le 16 mars 2009
Catégorie coups de coeur, littérature française
Il y a bien longtemps que le petit village de pêcheurs au pied de la Corniche a laissé place à de nouveaux habitants. Les belles voitures et les scooters rutilants garés en contrebas attestent que les temps ont changé. Pourtant, la longue bande de bitume qui s’enroule autour du littoral marseillais, et dont les villas blanches semblent jaillir des bougainvilliers, appartient encore à tous. En été, c’est le quartier des estivants, des familles et des minots qui débarquent des quatre coins de la ville. Ils se posent en grappe sur les immenses étendues rocheuses comme des arapèdes. C’est sur une bande de rochers plats (la Plate) que Maylis de Kerangal a choisi de situer l’intrigue de Corniche Kennedy, son dernier roman. Eddy et sa bande - “les petits cons de la corniche. La bande. On ne sait les nommer autrement ” - se retrouvent chaque jour sur la Plate. C’est leur scène de théâtre : “ils y ont ensemble des pauses indéfinies, vautrés les uns contre les autres en formation arachnéenne, ou étalés, nénuphars très ouverts, dessinant sur la pierre telle arborescence bizarre, tel cadastre secret “. Les filles lézardent, se baignent, crient, chahutent, se bousculent tandis que les mecs, eux, plongent. La chose est codifiée : il y a trois niveaux de plongeoirs naturels comme autant de passages vers l’âge adulte. Le premier promontoire est situé à trois mètres, le second (le Just Do It) à sept mètres et le dernier (le Face to Face) à la hauteur vertigineuse de douze mètres.
Chaque jour le groupe fait corps avec les rochers, personne ne semblant faire attention à la petite bande, à l’exception d’une silhouette lointaine - celle de Sylvestre Opera. Chargé de la sécurité du littoral, le vieux commissaire surveille d’un oeil distrait les gamins car la municipalité vient d’interdire les plongeons considérés comme trop dangereux. L’arrivée de Suzanne, une petite bourgeoise du quartier va modifier les habitudes de la bande et le jeu du chat et de la souris entre les ados et le vieux flic va alors commencer. Mais ce n’est pas l’intrigue qui compte ici, pas plus que les états d’âme de Sylvestre Opera, ni même l’intrusion de la mafia russe sur les côtes méditerranéennes. Non, ce sont ces gamins avec leur langage, leurs rituels et leur énergie, la mer, le soleil, la liberté et les grands plongeons vers l’inconnu.
Grâce à une écriture lumineuse et enlevée, voire carrément punchy, on rentre de plein pied dans ce roman dès l’incipit. Il n’y a pas de temps mort dans l’écriture qui sautille, virevolte et fait mouche à chaque phrase. Il y a des sons, des onomatopées, la langue semblant aussi vivante que les personnages auxquels Maylis de Kerangal réussit magnifiquement à donner corps : ” C’est pourquoi personne ne vit Mario et Suzanne debout face à face et contenus dans la poursuite lumineuse d’un lampadaire halogène de la corniche Kennedy, bouches ouvertes collées - la fille inclinée donc, puisque bien plus grande-, paupières closes et cils frémissants, mains de l’un posées à plat sur hanches de l’une…”
Au final, Corniche Kennedy fait partie de ces lectures qui nous surprennent parce qu’on a l’impression de découvrir un grand écrivain dont personne, ou alors relativement peu de monde, semble parler. Mais ce n’est qu’une question de temps, j’en suis certaine, avant que le nom de Maylis de Kerangal ne soit sur toutes les lèvres…
Photo : Olivier Chaix
Corniche Kennedy
de Maylis de Kerangal
Editions Verticales
178 pages
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6 Responses to “A la verticale de l’été”
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j’avais ignoré ce roman, va savoir pourquoi, je n’étais pas tentée… et je me demande si j’ai bien fait à présent
Mais il n’est pas trop tard
A découvrir, en effet…
Ton billet retranscrit parfaitement l’ambiance du livre. Comme moi, tu mets en avant l’écriture. Si dans un prochain roman, elle nous revient avec une histoire plus forte et la même écriture ce sera proche de la perfection !
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