Valse avec Bachir
Séance de rattrapage pour le film d’Ari Folman que j’avais raté lors de sa sortie en salle, et énorme coup de cœur, bien évidemment. D’abord pour le remarquable travail sur la mémoire effectué par le réalisateur. Comme nombre de ses congénères à l’époque, Folman a été envoyé au Liban pendant son service militaire, mais vingt ans plus tard, il n’a aucun souvenir de la guerre. Valse avec Bachir raconte son retour progressif à la mémoire.
Réaliser un film d’animation documentaire sur la guerre du Liban, voilà un pari pour le moins audacieux. Le parti-pris de l’animation a pourtant été décidé très en amont du projet par Folman lui-même, ce dernier souhaitant s’affranchir des contraintes liées à la réalisation d’un film traditionnel. Et éviter toutes surenchères sur un sujet encore délicat en Israël, puisqu’il est désormais prouvé que les Israéliens ont fermé les yeux sur les massacres. Si Valse avec Bachir a autant marqué les esprits, c’est que le travail du directeur artistique David Polonsky est tout simplement magnifique. A commencer par son coup de crayon d’une grande finesse. Les dessins sont superbes et la simplicité du trait est accentuée par un judicieux choix de couleurs. Des tons jaunes/orangées qui, pour Polonsky, symbolisent « la guerre, la peur, un mélange de réel et de chimère ».
A la fin du film, Ari Folman délaisse soudainement les images animées pour celles bien réelles du camp de Sabra et Chatila, juste après les massacres perpétrés par les extrémistes libanais. Des images d’autant plus marquantes que le reste du film est animé…
Valse avec Bachir
de Ari Folman et David Polonsky
DVD
Editions Montparnasse
19 euros
Quelques images du film :
Les Choses, mode d’emploi
Voici une interview de Georges Perec réalisée lors de la sortie de son roman Les Choses en 1965. Cette vidéo en deux parties permet de comprendre le contexte dans lequel a été écrit le livre. Mais si l’entretien est aussi passionnant, c’est parce qu’on voit un écrivain complètement en phase avec son temps. Sans le savoir, Perec met exactement le doigt sur ce qui cloche dans la société de consommation tout en comprenant que l’heure de la révolte n’a pas encore sonné : « Nous n’avons pas encore les moyens de la contester. »
A ne pas manquer, la deuxième partie dans laquelle s’engage entre le journaliste et l’écrivain un drôle de dialogue.
Extrait :
- Qu’est ce qu’ils pourraient faire d’autre que d’accepter ces objets ?
GP : Je ne sais pas. Je crois qu’ils ne peuvent rien faire. Ils peuvent se révolter mais ça n’a pas beaucoup de sens.
- Se révolter contre quoi ?
GP : Contre la société, si vous voulez…
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Avant 68
Dans Les Choses, une histoire des années soixante, Georges Perec réussit à capter l’air du temps, celui de l’année 1965 pour être précis. A travers l’histoire d’un jeune couple, l’auteur restitue les sentiments confus de toute une génération. Celle de jeunes actifs déchirés entre leur désir de vivre sans contraintes et les balbutiements de la société de consommation.
Agés de trente ans, Jérôme et Sylvie sont psychosociologues. Ils vivent dans un petit studio mais imaginent leur avenir dans un bel appartement au milieu duquel trônerait un canapé Chesterfield, ultime symbole de leur réussite : « La vie, là, serait facile, serait simple. Toutes les obligations, tous les problèmes qu’impliquent la vie matérielle trouverait une solution naturelle.» Sylvie et Jérôme courent les antiquaires et les salles des ventes ébahis par la beauté des objets et anxieux de les posséder : « Mais ici de nos jours et sous nos climats, de plus en plus de gens ne sont ni riches ni pauvres : ils rêvent de richesse et pourraient s’enrichir : c’est ici que leurs malheurs commencent. » Malgré le désir de s’enrichir, le couple n’a pas l’intention de sacrifier son mode de vie pour atteindre ce but : « Ils pouvaient, tout comme les autres, arriver ; mais ils ne voulaient qu’être arrivés. » Lucides, leurs aspirations leur semblent parfois « désespérément vides ».
Plus de quarante ans après sa parution, Les Choses reste un livre incroyablement pertinent. Même si l’auteur s’est toujours défendu d’avoir écrit un roman contre la société de consommation, la charge n’en est pas moins violente. Sa force réside autant dans son sujet que dans l’écriture froide, voire clinique, de Perec. Les personnages sont désincarnés : si on sait tout de leur vie quotidienne et de leurs désirs matériels, pas une seule fois ne sont évoqués leurs sentiments ni leur intimité. Ce qui ne fait que renforcer la sensation de vide et de malaise du couple…
Le récit contient de longues descriptions d’intérieurs et d’objets du quotidien, et à ce titre, le court chapitre d’introduction qui fait penser à un travelling de cinéma est un petit bijou.
Le portrait que trace l’écrivain est celui d’une génération qui fait l’apprentissage de la société moderne. Et dont les doutes portent en eux les germes de la révolte étudiante de mai 68. Pour Sylvie et Jérôme, il n’y a pas d’autre choix que de se fondre dans le moule, comme le montre leur tentative ratée de fuir le matérialisme. A trente ans et des poussières, ils n’ont pas les moyens de se révolter ; pour eux il est déjà trop tard. Après huit mois passés en Tunisie, ils rentrent à Paris et se décident à exercer leur métier avec application. A eux enfin ces choses dont ils ont toujours rêvé : les fauteuils en cuir, les bibliothèques en bois blond et les tapis de soie.
A la génération suivante, les pavés et les slogans…
Les Choses
de Georges Perec
J’ai Lu
121 pages
Northern Exposure
Northern Exposure est une série américaine de la première moitié des années 90 écrite par Joshua Brand et John Falsey. Série complètement atypique s’il en est puisque toute l’action se déroule à Cicely, une petite ville d’Alaska de 125 âmes. Diffusée aux Etats Unis de 1990 à 1995, NX met en scène Joel Fleischman, un jeune médecin new-yorkais fraîchement diplômé. Afin de rembourser l’Etat d’Alaska qui a financé ses études, il accepte un poste à Anchorage. Une fois sur place, il découvre qu’il a été muté dans un petit bled perdu au milieu de nulle part. Evidemment, pour un jeune new-yorkais de 27 ans, le choc est immense et Fleischman, interprété par Rob Morrow, ne s’en remettra jamais. Tout au long des six saisons que compte la série, il va rester le personnage grincheux du premier jour, son amertume allant en grandissant à mesure que le temps passe. Jamais il ne réussira à s’adapter à la vie en Alaska. Ni à apprécier à sa juste valeur la beauté des paysages et l’excentricité des habitants de Cicely, qui en retour le lui rendront bien. Particulièrement Maggie, la jolie maire de la ville dont tous les petits amis sont décédés de manière étrange, l’un d’eux fusionnant même avec un satellite. Leur histoire d’amour manquée est l’un des ressorts essentiels de NX, leur relation passant sans cesse de l’attraction quasi animale à la répulsion la plus totale.
Si la série est aussi géniale, c’est parce que les personnages secondaires sont tous, sans exception, absolument formidables. Ils possèdent un grain de folie qui les rend singulièrement attachants. A l’exemple de Chris, le DJ plutôt sexy qui anime une émission de radio dans laquelle il lit souvent des extraits de poèmes et de livres. Chris est interprété par Chris Corbett, que l’on retrouvera quelques années plus tard dans le rôle d’Aidan, le petit copain de Sarah Jessica Parker dans Sex & the City. Parmi les autres personnages récurrents, on peut citer Maurice Minnifield, un ancien cosmonaute qui a l’ambition de faire de Cicely la Côte d’Azur de l’Alaska ; Ed, un personnage lunaire, qui possède une culture cinématographique hors du commun. Et le couple le plus improbable que l’on puisse imaginer : Holling Vincoeur, âgé de 74 ans, et Shelly, une nymphette d’une vingtaine d’années, qui tiennent ensemble le Roslyn’s Cafe, l’unique bar et restaurant de la ville. Sans oublier Marylin, l’assistante de Fleischman, qui est aussi calme que lui est névrotique.
A partir de la saison 6, la série commence à s’essouffler. Les personnages secondaires ayant pris au fil des saisons plus d’importance que prévue, Rob Morrow renégocie son contrat et ses apparitions se font de plus en plus sporadiques. De nouveaux médecins arrivent à Cicely, mais aucun d’eux ne réussira à prendre la place de Fleischman et de son sale caractère. La série s’arrête donc à la fin de la sixième saison.
A noter dans la saison 4, l’apparition d’Antony Edwards, le futur docteur Green de ER, dans le rôle de Mike Monroe, un avocat de Chicago allergique à l’environnement.
Poésie, humour et une grande humanité sont les ingrédients de cette série méconnue en France qui fait pourtant partie de mes séries préférée des années 90.
Pour voter pour votre série préférée des 90s, rendez-vous sur Le Golb
L’autre île
1946, la guerre est finie. L’écrivain Juliet Ashton abandonne sa chronique dans le Spectator pour se consacrer à l‘écriture d’un roman. Un échange de lettres avec des habitants de Guernesey lui suggère le sujet de son livre. Au fur et à mesure de leur correspondance, elle découvre l’existence d’un club de lecture au nom curieux : le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates. Et apprend que l’île pourtant située à quelques miles de l’Angleterre a été envahie puis occupée par les Allemands pendant cinq longues années.
Si le cercle littéraire a été à l’origine créé pour dissimuler aux Allemands l’existence d’un cochon volé, objet d’un festin aussi grandiose que rare, il est devenu au fil des semaines un rendez-vous incontournable pour tous ses membres. Isolés et coupés du monde, ces derniers se sont pris de passion pour la littérature. La plupart d’entre eux n’avaient plus lu un livre depuis l’école mais ils se sont lancés, d’abord timidement puis avec enthousiasme, dans les romans des sœurs Brontë, de Charles Dickens ou dans les pièces de Shakespeare.
Grâce aux lettres des membres du club, l’histoire de l’île est progressivement dévoilée. Juste avant l’arrivée des Allemands, des navires britanniques ont évacué les enfants (ainsi que les nourrissons) vers l’Angleterre. Les parents, eux, sont restés et n’ont eu de leurs nouvelles qu’une fois la guerre terminée. Occupants et occupés ont vécu ensemble en vase clos, affrontant les mêmes difficultés, à savoir le manque de nourriture, de vêtements et d’objets de première nécessité. En effet, Churchill refusait d’autoriser les bateaux de la Croix Rouge à accoster pour ne pas que les Allemands profitent des vivres. Inévitablement, l’occupation a entrainé des liens entre les deux camps provoquant la colère de certains habitants.
La forme épistolaire sied parfaitement à cette histoire à la fois excentrique et poignante. Les habitants de l’île possèdent un je ne sais quoi de foncièrement britannique qui les rend totalement attachants, même si certains personnages auraient mérité d’être un peu plus creusés. Cependant, le personnage principal est l’île elle-même avec ses pâturages verdoyants, ses moutons à laine blanche et ses délicieuses tea house. Une douceur de vivre accentuée par la description des années d’occupation.
Ecrit à quatre mains, Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates est le premier et dernier roman de Mary Ann Shaffer, une ancienne bibliothécaire et libraire de 74 ans. Il n’y a pas d’âge pour devenir écrivain !
Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates
de Mary Ann Shaffer & Annie Barrows
Editions Nil
390 pages, 19€
La Belle Rouge
Rappel : grâce à l’aide du célèbre chef Lenny Duveteaux, Rickey et G-Man, deux cuistots natifs de la Nouvelle-Orléans, réussissent à ouvrir leur propre restaurant, Alcool. Le concept est simple : tous les plats sont cuisinés avec des spiritueux. Une idée de génie dans une ville réputée pour le goût appuyé de ses habitants pour l’alcool (lire le billet).
Deux ans plus tard, le restaurant est devenu un des lieux incontournables de la Nouvelle-Orléans. Après des années de galère et de petits boulots, les deux chefs peuvent être fiers de ce qu’ils ont accompli : Alcool est une réussite à la fois populaire et critique. Pourtant, Rickey et G-man ne roulent pas sur l’or et racheter les parts de l’encombrant Lenny Duveteaux s’avère bien au dessus de leurs moyens. Jusqu’à ce qu’un riche magnat du Texas engage Rickey comme consultant gastronomique…
Surprise, Poppy Z. Brite délaisse la Nouvelle-Orléans pour Dallas puisque c’est dans la capitale texane que se déroule une grande partie du livre. L’auteur recrée à merveille l’ambiance de la ville et sa description de ses habitants est truculente. Si à la Nouvelle-Orléans l’alcool était l’élément fédérateur, à Dallas, c’est le bœuf, la viande dont tous les cowboys rêvent quand leur estomac gargouille. En conséquence, Rickey applique à un restaurant en perte de vitesse sa fameuse patte. Calqué sur le modèle d’Alcool, tous les plats du menu contiennent du bœuf et, comme à la Nouvelle-Orléans, les clients sont séduits. Mais Dallas sans magouilles, mensonges et tentatives de meurtre ne serait pas tout à fait Dallas et la ville offre donc son lot de rebondissements.
Outre les deux chefs et leur mentor, on retrouve dans Prime de nombreux protagonistes déjà présents dans le premier épisode, au rang desquels le machiavélique procureur Placide Treat, cette fois-ci au centre de l’intrigue, et l’avocat Oscar de la Cerda. Mais l’intérêt du livre réside dans les deux personnages principaux qui sont une fois de plus singulièrement attachants - même si le lecteur est parfois un peu agacé par ce couple si parfait : ensemble depuis 14 ans, il sont d’une fidélité à toute épreuve et font rarement des excès. Poppy Z. Brite le sait bien puisque dans ce nouvel opus elle soumet le couple à de nombreuses tentations.
La suite d’Alcool est une vraie réussite. L’intrigue policière est rondement menée et le suspense ménagé jusqu’à la fin. Il vous faudra néanmoins patienter jusqu’à la prochaine rentrée littéraire, le 3 septembre exactement, pour découvrir La Belle Rouge aux éditions du Diable Vauvert. Pour les anglophones, rendez-vous au prochain épisode !
La Belle Rouge
de Poppy Z. Brite
A paraître en septembre Au Diable Vauvert
Prime
Poppy Z. Brite
Three Rivers Press
(Crown)














