Sur la corde r☭uge
Posté le 22 juin 2009
Catégorie coups de coeur
Le mausolée situé en plein cœur de Sofia est l’emblème du communisme bulgare. Construit en 1954, l’édifice abrite les reliques du corps de Gueorgui Dimitrov, le « père de la nation ». Une fois dans leur vie, à l’occasion d’une sortie d’école, les enfants bulgares effectuent ce pèlerinage. Ce que Milena, huit ans, ressent en descendant les marches du Mausolée, sa mère l’a ressenti avant elle : l’odeur de formol, le froid, l’étrangeté du corps. Cette répétition des gestes et des comportements est un des rouages essentiels du régime, l’élément indispensable à sa longévité. Et puisque ces us et coutumes perdurent de génération en génération, rien de surprenant à ce qu’il en soit de même de la peur et des traumatismes.
Mausolée, quatrième roman de l’écrivain Rouja Lazarova, révèle l’étendue des dégâts causés par cinquante ans de totalitarisme. Dans ce superbe roman, l’écrivain décortique la vie quotidienne au temps du communisme. Avec une émotion souvent à fleur de peau, puisque l’auteur a vécu en Bulgarie jusqu’en 1991, date à laquelle elle est venue s’installer en France. Ce qui intéresse l’auteur, c’est l’intime. Et plus particulièrement la manière dont le régime s’est immiscé au plus profond des individus pendant un demi-siècle. Ici, ni chiffres, ni statistiques, pour dresser le livre noir du communisme. Pas de pathos non plus. Selon Rouja Lazarova, les Bulgares n’étaient pas les plus mal lotis du bloc de l’est. N’empêche, le tableau est carrément sombre.
L’auteur trace le portrait de trois générations de femmes : la grand-mère, Gaby - 20 ans en 1944 lors de la création du régime, la mère, Rada, et la petite fille, Milena, qui assistera à la fin du régime en 1989. Trois femmes qui sont ce que l’auteur appelle des « funambules du socialisme », une frange de la société qui n’est pas membre du parti (seuls les éléments les plus prometteurs du socialisme étaient « invités » à s’inscrire) et qui déteste les communistes. Et qui n’a d’autre choix que de se taire. La famille est marquée par la disparition de Peter, le mari de Gaby, fusillé en 1946 « pour avoir contribué, par ses activités de jazzman, au pourrissement de l’esprit prolétarien ». Alors, de mère en fille, on se révolte en silence. On subit les mensonges d’Etat, les tracas et les absurdités du quotidien. Et ces petites histoires mises bout à bout dressent le tableau du plus grand mensonge du XXème siècle : il y a les disparitions, comme celle de Sacho le violon, une figure emblématique de Sofia qui, un jour, s’évapore en pleine rue ; les cours où on apprend à démonter une kalachnikov ; les métiers dont on rêve, kiosquier (à cause de Pif et de son gadget - le plus beau jouet dont on puisse rêver) ou standardiste (pour pouvoir écouter toutes les conversations). Et puis il y a la peur permanente d’être dénoncé par des voisins zélés membres du parti. A partir des années 70, le régime perd progressivement de sa superbe. La jeunesse de Milena n’est plus tout à fait celle de sa mère - même « la répétition la plus soigneusement orchestrée finit par s’épuiser ». En 1990, le régime s’écroule, on démonte les statues. Enfin. La partie visible du communisme disparaît. Pour le reste, il faudra des années avant que les blessures ne s’effacent complètement.
Roman lu dans le cadre du prix de la Révélation 2009
Mausolée
de Rouja Lazarova
éditions Flammarion
331 pages, 19 €
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2 Responses to “Sur la corde r☭uge”
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Très intéressant, je note ce titre, merci.
oui, intéressant et merveilleusement bien écrit !