Le roman russe qui n’est pas un roman

Posté le 15 janvier 2010 
Catégorie littérature française

Dans Un roman russe, l’urgence d’Emmanuel Carrère à se raconter, et à exposer un pan méconnu de son histoire familiale est furieusement évidente. Un livre a priori à des années lumières de ce pourquoi l’écrivain est connu et reconnu, à savoir raconter la vie d’autrui. Pourtant, la forme reste hybride (à la fois récit, autobiographie et document) à l’instar, notamment, de L’Adversaire. Sur le fond l’écrivain, qui parle toujours de lui même quand il parle des autres, continue de se dévoiler, se livrant ici à une véritable mise à nu.

Dans ce récit largement autobiographique, Carrère divulgue un secret de famille, que sa mère Hélène Carrère d’Encausse, auteure de nombreux ouvrages sur la Russie, lui a expressément interdit de dévoiler, inquiète qu’il ne le fasse justement… dans un livre. Ce secret concerne son grand-père (d’origine géorgienne) qui a collaboré avec les Allemands pendant la deuxième guerre mondiale. Arrêté puis exécuté à la Libération, sa dépouille ne fut jamais retrouvée. Si ce drame familial prend soudain une résonance particulière dans la vie de l’écrivain, c’est qu’il fait écho à un documentaire qu’il est en train de tourner. En partant sur les traces d’un prisonnier politique à qui on a oublié de rendre la liberté, l’auteur se retrouve confronté à ses propres origines. Et à son incapacité à trouver le bonheur.

S’il y a un reproche qu’on ne fera pas à l’auteur, c’est celui de la complaisance. Son autoportrait est sans concession. Sa famille, ses amours avec Sophie et ses fantasmes un peu ridicules, Carrère raconte tout. Mais ce faisant, l’écrivain prend le risque d’être jugé pour qui il est, plutôt que pour ce qu’il écrit. Car un Roman russe dresse le portrait d’un homme arrogant, voire carrément méprisant envers ceux qui ne sont pas nés avec une cuillère d’argent dans la bouche. C’est peu de dire qu’Emmanuel Carrère énerve. Mais comment expliquer, alors, qu’on soit happé par ce texte qui s’avale d‘une seule traite ?

C’est tout le paradoxe d’un récit vif et enlevé qui tient le lecteur en haleine du début jusqu’à la fin - tout en lui insufflant un sentiment de malaise certain. Un livre dont on ne sait pas bien, au final, si on l’a adoré ou détesté. Et ça, c’est intéressant.

Autres lectrices : Tamara et Auguri.

Un roman RusseUn roman russe
d’Emmanuel Carrère
Folio, 398 pages
★★★½☆

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Comments

11 Responses to “Le roman russe qui n’est pas un roman”

  1. In Cold Blog on 15 janvier 2010 10:04

    Tu as mis le doigt dessus : ce livre est vraiment paradoxal. Tout comme toi, à la fin de ma lecture, j’étais incapable de savoir si j’avais aimé ou pas.
    Mais, si des mois après avoir refermé le roman, celui-ci est toujours tapi quelque part dans un coin de mon esprit, c’est qu’il ne doit pas être si mauvais que ça, non ?

  2. bartllebooth on 15 janvier 2010 10:40

    Bonjour,
    presque tous les livres de Carrère sont de l’ordre du paradoxal, on ne sait jamais sur quel pied danser, démêler le vrai du faux, et ce sentiment de voyeur qui survient de temps en temps. Je crois qu’il se joue de lui et de nous avec ses livres. On comprend mieux son addiction et la biographie qu’il a écrit sur K Dick. N’empeche que l’on repense touours à ses livres plus tard, preuve d’un certain talent

  3. bartllebooth on 15 janvier 2010 10:42

    voilà ce que j’écrivis à l’époque de sa sortie

    http://bartllebooth.over-blog.com/article-6409307.html

  4. Emma on 15 janvier 2010 11:58

    In Cold Blog - - ce qui est marrant, c’est que les lecteurs qui ne savent pas quoi penser du livre de Carrère (tiens, finalement je ne suis pas la seule !) en tirent des conclusions exactement opposées : un bon ou un très mauvais livre…

    Bartllebooth - - j’ai déjà remarqué cette bio mais puisque tu confirmes qu’elle vaut le coup, je vais l’ajouter à ma liste. En plus, je viens de relire Ubik…

  5. Leiloona on 15 janvier 2010 22:40

    Voici un roman que j’avais voulu lire à sa sortie, et puis je l’avais oublié … Comme je bosse souvent sur le thème du secret de famille, je le note. Il sera intéressant à analyser ! Merci !

  6. Augury on 16 janvier 2010 12:15

    “l’écrivain prend le risque d’être jugé pour qui il est, plutôt que pour ce qu’il écrit.”

    Je pense que c’est au lecteur de faire la part des choses entre l’homme et l’écrivain. L’homme, je ne le connais pas et je m’en tape. L’écrivain lui m’intéresse et je lui trouve un talent certain.

    Merci pour le lien :)

  7. Emma on 16 janvier 2010 20:13

    Leiloona - - bon travail alors !

    Augury - - tu as tout à fait raison… en théorie. Car je peux parfaitement comprendre que certains lecteurs aient été complétement rebutés par le visage que nous montre Carrère dans ce récit.
    Ce qui n’a pas été mon cas puisque j’ai mis 3 étoiles et demi à ce livre ;-)

  8. Laids Livres on 18 janvier 2010 11:59

    “C’est peu de dire qu’Emmanuel Carrère énerve. ”

    Tout a fait d’accord.

    Mais c’est dur de lâcher ses livres quand on a commencé.

  9. Emma on 18 janvier 2010 18:15

    On râle, on peste, on s’énerve… mais, au final, on ne peut s’empêcher de dévorer ce livre.

  10. sylire on 19 janvier 2010 21:15

    Je suis tout à fait d’accord avec ce que tu dis de ce livre. J’ai lu son dernier livre avec le même intérêt mais moins d’agacement. Il est vrai que je sais à quoi m’attendre maintenant concernant la personnalité de l’auteur.

  11. Emma on 19 janvier 2010 22:54

    Je n’ai pas encore lu “D’autres vies que la mienne”, sujet un peu trop plombant à mon goût…

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