American Darling - itinéraire d’une enfant gâtée

Posté le 22 février 2010 
Catégorie littérature anglo-saxonne

« Après bien des années où j’ai cru que je ne rêvais plus jamais de rien, j’ai rêvé de l’Afrique » : c’est avec cette première phrase emprunte de mystère et de nostalgie – qui fait partie de ces incipits qui impriment leur marque - que débute American Darling. Le dixième roman de Russel Banks est un livre impressionnant, tant par la multitude des thèmes abordés que par la complexité de son héroïne principale. Une immense fresque, miroir de la seconde moitié du vingtième siècle, dans laquelle le lecteur navigue constamment entre passé et présent, continent américain et africain.

Quelques jours seulement après avoir rêvé d’Afrique, Hannah Musgrave, 59 ans, quitte sa ferme bio des Adirondacks pour le Libéria. Avec ce retour, elle espère pouvoir enfin renouer les fils déliés de son passé. Mais alors que le lecteur s’attend à découvrir les raisons qui la poussent à retourner clandestinement au Libéria - cachée dans la soute d’un camion - l’écrivain américain fait durer le suspense. Et nous embarque dans un récit en forme de bilan. Celui d’une vie menée à l’écart des sentiers battus et dont le fil conducteur semble avoir été « la trahison et l’abandon ». Militante d’extrême gauche recherchée par le FBI, Hannah quitte les Etats-Unis pour le Libéria, abandonnant famille et êtres chers : « Je me suis simplement levée de table, je me suis tournée vers la porte, j’ai quitté mon ancienne vie et je suis entrée dans la nouvelle comme si je passais d’une pièce vide dans une autre ». Et c’est avec cette même facilité qu’elle se glisse, quelques mois plus tard, dans les habits de femme du ministre de la santé du gouvernement libérien. Une existence qui ne la satisfera qu’à moitié, mais qu’elle accepte comme si elle n’avait pas le choix. Même le lecteur bien intentionné aura du mal à éprouver de la sympathie pour cette femme à la personnalité insaisissable. Surtout quand elle affirme avoir aimé les chimpanzés dont elle s’occupe plus que ses propres enfants… Pourtant, cette mise à nu s’avère parfois touchante, ne serait-ce que parce que les non-dits semblent si nombreux.

Mais la grande réussite du roman réside dans le mélange entre histoire personnelle et histoire tout court. D’abord, celle de l’Amérique révoltée des années 60, puis celle, méconnue, du Libéria. Un pays qui fut fondé au début du XIXème siècle par des colons américains noirs récemment libérés de l’esclavage. Une politique d’aide au retour qui permettait au gouvernement américain de se débarrasser d’une frange de la population indésirable, tout en installant un point d’ancrage dans la région. Ironie de l’histoire, ces Américano-libériens ne se mélangeront jamais aux autochtones, allant même jusqu’à leur imposer le travail forcé. En se replongeant dans ses souvenirs, la narratrice fait surgir les heures les plus noires de ce petit pays d’Afrique de l’Ouest, notamment celles de la guerre civile des années 90.

Un roman dense et passionnant auquel on ne peut s’empêcher d’apporter un bémol : ni le début - beaucoup trop long - et la fin - rapidement expédiée - ne sont tout à fait satisfaisants. Mais entre les deux, 400 et quelques pages de pur bonheur !

American Darling - Russel Banks★★★★☆
American Darling
de Russel Banks
Babel, 571 pages

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Comments

11 Responses to “American Darling - itinéraire d’une enfant gâtée”

  1. keisha on 22 février 2010 14:40

    Avec ce roman j’ai pas mal appris sur les mouvements aux USA dans les années 70 (ou 60?). Moins sur le Liberia, que je connaissais déjà par des personnes qui en sont originaires…(certains détails du livre sont véridiques!)
    Une drôle d’héroïne, oui…

  2. Emma on 22 février 2010 19:04

    A vrai dire, je n’ai pas considéré cet aspect du livre comme très réaliste, mais c’est sans doute une erreur. Je pensais que seule l’Europe avait été touchée par le terrorisme d’extrême-gauche pendant les années 70…

  3. sylire on 22 février 2010 21:05

    Un gros coup de coeur pour moi.

  4. Ingannmic on 23 février 2010 11:00

    J’ai adoré ce roman, sans bémol pour ma part !
    Russel Banks est un auteur dont je compte bien approfondir la découverte.

  5. Emma on 23 février 2010 12:20

    Sylire et Ingannmic : ce sont des mini bémols malgré tout… Parce ce que American Darling fait partie de ces livres, trop rares, qu’il est impossible de lâcher une fois qu’on les a commencés. Cela dit, le début hyper détaillé m’a un peu déstabilisé.

    Mais vous avez raison, je chipote :-)

  6. keisha on 24 février 2010 11:48

    L’histoire de l’étudiant mort en OHIO (je cite de mémoire) est exact.Chaque année il y a une “remémoration” .

  7. amanda on 25 février 2010 8:29

    un grnd souvenir pour moi, et un des romans de RB que je préfère (mais dans l’ensemble je les aime tous ;)

  8. Emma on 26 février 2010 9:51

    Keisha — oui, je me souviens de cette histoire…
    Amanda — c’était ma première incursion dans l’univers de RB mais je ne compte pas m’arrêter là ;-)

  9. Augury on 26 février 2010 17:57

    C’est le seul roman que j’ai lu de Banks pour l’instant. J’avais été emballée. Il faut que j’en lise d’autres, bordel!

  10. Anna Blume on 18 avril 2010 19:45

    Un très très grand roman pour moi. J’en garde un excellent souvenir.
    bravo pour ce blog que je découvre.
    Anna Blume

  11. Emma on 19 avril 2010 22:46

    Bonsoir Anna — je n’ai pas vraiment le temps de mettre à jour mon blog en ce moment, mais merci pour le compliment :-)
    Ton pseudo est, j’imagine, une référence au roman de Paul Auster… Un livre qui m’a grandement marqué et que j’ai lu plusieurs fois.
    A bientôt !

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