L’Irlande au coeur

Nual O’Faolain+ Titre : Chimères
+ Auteur : Nuala O’Faolain
+ Genre : balade irlandaise

+ pour : un roman lumineux
+ contre : lent à démarrer

J’ai été touchée par la manière dont l’écrivain irlandaise Nuala O’Faolain a choisi d’affronter la maladie, non pas en se soignant mais en se jetant à corps perdu dans la vie. On m’avait offert Chimères, son premier roman, que j’avais commencé puis très vite abandonné. En matière de littérature, mon impression initiale n’est pas toujours juste. J’ai donc fait une nouvelle tentative. Une fois encore, l’écriture neutre et impersonnelle de l’écrivain irlandaise m’a désarmée, et j’ai failli remettre le livre à sa place sur l’étagère. Mais l’histoire singulière de Nuala O’Faolain commandait de faire un effort. Parce que Chimères est un livre beaucoup plus passionnant et riche qu’il n’y parait.

Lorsque Jimmy son meilleur ami et collègue de travail disparaît, Kathleen de Burca décide (après 30 ans d’absence) de retourner en Irlande. Pour enquêter sur une affaire judiciaire qui a défrayé la chronique après la grande famine. L’histoire de Marianne Talbot, une aristocrate, est en effet particulière. Accusée d’adultère avec un palefrenier, son mari l’expulse hors du domaine et la poursuit en justice pour adultère, un cas unique dans l’histoire judiciaire de l’époque (1850).

« Pouvais-je, à partir d’une représentation momentanée du passé, finir par en dégager un sens ? Non pas une explication, mais un sens ? Et pas un sens historique, mais un sens par rapport à ma propre vie ? »

A 50 ans, Kathleen a l’impression que sa vie est derrière elle. Pour cette journaliste de voyage, ce retour aux sources est l’occasion de trouver le sens de sa vie. Au début du livre, l’héroïne semble insaisissable. Manquant totalement de relief. De longs passages décrivent en détail des instants (insignifiants) de son quotidien. Les périodes d’activité sont réglées en quelques lignes (inquiétude…). Puis une rencontre décisive avec un homme libère l’héroïne. L’écriture de O’Faolain, elle aussi, se libère. S’envole presque. Et on plonge avec la narratrice dans l’histoire tragique de la grande famine irlandaise. Celle de la misère, de la mort, de l’indifférence anglaise et des landlords oppresseurs. Les paysages magnifiquement décrits dans Chimères (on a l’impression d’y être) portent les stigmates de la famine : les murets de pierre, qui soulignent si joliment la campagne irlandaise, ont été construits par des hommes qui mourraient de faim.

L’héroïne s’identifie à Marianne Talbot et à la passion qu’elle a (peut-être) vécue. En cherchant à comprendre comment une aristocrate anglaise a pu céder à un simple palefrenier, Kathleen de Burca s’interroge sur ses relations avec les hommes ; des souvenirs enfouis du passé resurgissent, dont elle va progressivement s’affranchir.

Chimères est un roman de femmes. De femmes irlandaises qui ont souffert. A l’image de Marianne Talbot, vilipendée par un mari machiavélique. Ou de la mère de la narratrice, martyrisée dans sa chair par la loi catholique des hommes. C’est justement pour échapper au destin de sa mère que Kathleen décide, à 20 ans, de quitter l’Irlande.

J’ai été bluffée par la construction de ce roman. La manière dont l’auteur passe d’une époque à une autre est impressionnante. Les histoires personnelles et l’Histoire de l’Irlande sont complètement enchevêtrées. Nuala O’Faolain effectue de constants allers-retours entre le présent et le passé ; entre la vie de Kathleen de Burca et celle de Marianne Talbot. Avec un dénominateur commun : l’Irlande. Au final, un roman prodigieux sur la réconciliation d’une femme avec ses racines et son passé.

Chimères
Nuala O’Faolain
Sabine Wespieser Editions
727 pages, 29 euros
(également aux éditions 10/18)

chimères

Hunter S. Thompson, serial writer

hunter-s-thompson1.jpgLire la correspondance de Hunter S. Thompson peut sembler a priori une drôle d’idée. Pourquoi ne pas lire plutôt Las Vegas Parano ou La Grande Chasse au requin ou Hell’s Angels, sa fameuse étude sociologique sur les Hell’s ? Réponse simple : sa correspondance est parmi ce qu’il a fait de mieux. Formidablement bien écrit, Gonzo Highway permet de découvrir l’homme derrière le personnage du Docteur - un titre qu’il s’est donné une nuit de beuverie.

La sélection des lettres réunies dans Gonzo Highway n’a pas été une mince affaire. Son éditeur a du piocher parmi les milliers (20 000 exactement !) de missives que Thompson conservait religieusement depuis l’âge de 11 ans. Il a débuté tôt mais, surtout, il a écrit à beaucoup de monde. A son banquier pour se plaindre de la couleur des chèques, à son dentiste, au rédacteur des discours de Bobby Kennedy pour offrir ses services, à Tom Wolfe ou William Faulkner, ainsi qu’à un certain nombre d’éditeurs et de rédacteurs en chef. Un serial writer en somme.

Dans la première partie (les années 1955 à 1967), on découvre un jeune homme sûr de son talent, mais qui rencontre énormément de difficultés dans l’exercice de son métier. Ses démarches pour obtenir une pige ou un poste sont particulières : il écrit souvent bourré et il est fréquemment grossier, voire insultant, avec ses correspondants ! Mais son talent pour l’écriture est incontestable. C’est finalement grâce à Hell’s Angels que Thompson va connaître le succès. Epuisé dés sa sortie et en tête des meilleures ventes, Hell’s Angels va faire de Thompson un des journalistes les plus en vus du ‘nouveau journalisme’.

La deuxième partie (de1968 à 1976) est une période extrêmement faste pour Thompson. Il est très demandé et travaille pour les plus grandes publications : Rolling Stone, Esquire, The New York Times… C’est à cette époque qu’apparaît le terme Gonzo. Voici comment Hunter S. Thompson définissait le journalisme Gonzo : « Gonzo fait référence à un style de reportage fondé sur l’idée que la meilleure fiction est bien plus vraie que n’importe quel journalisme - ce que les meilleurs journalistes ont toujours su ». Le plus bel exemple de journalisme gonzo serait donc Las Vegas Parano. Ainsi, les aventures de Duke et du Doc seraient une fiction, un roman tout simplement. Ce que personne ne veut croire. Et pourtant…

Gonzo Highway est un chef d’œuvre d’humour et de férocité. Cette correspondance nous permet de découvrir un être sincère, profondément original, toujours lucide et en phase avec son temps. Il s’est rarement trompé dans son analyse de l’état de l’Amérique. Que ce soit à la mort de Kennedy, durant la présidence de Nixon ou la guerre du Vietnam. Une personnalité attachante aussi : lorsqu’il n’est pas en voyage ou en virée de défonce, Thompson vit tranquillement dans son ranch d’Aspen, Colorado, avec sa femme et son fils, s’engageant même dans la politique locale (il lui a manqué quelques centaines de voix pour être élu shérif du comté).
Génial et instructif sur les années 60/70.

Gonzo Highway : Correspondance de Hunter S. Thompson
de Hunter S. Thompson
Editions 10/18
623 pages
9,40 euros

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