Plus belle sera la chute

couv drakeSi Beautiful People s’avère d’emblée aussi passionnant, c’est que le livre d’Alicia Drake plonge le lecteur dans un monde qu’il connaît peu, celui de la haute couture parisienne. Un univers impitoyable, avec ses codes, ses coteries, ses secrets et ses non-dits. Fidèle à la tradition anglo-saxonne, la journaliste britannique a enquêté pendant plusieurs années pour décrire dans le menu détail les destins croisés de deux grandes figures de la mode du XXème siècle : Saint Laurent et Lagerfeld. Pour écrire son livre, l’auteur a recueilli les témoignages d’une centaine de personnes et ces références donnent à l’ouvrage un sérieux que le sujet ne laisse pas envisager a priori.

Alicia Drake réussit brillamment à capter l’univers flamboyant, décadent et élitiste de Paris dans les années 70. La ville sort enfin de sa torpeur et tout ce que le monde artistique compte de talents, de Warhol à Mick Jagger, se retrouve au Flore, au Palace, à Marrakech dans un tourbillon d’alcools et de drogues auquel seul le Sida au début des années 80 mettra un terme. Pour faire partie de ce monde et entrer dans le saint des saints, à savoir l’entourage des créateurs, la beauté et la grâce tiennent lieu de carte de visite - à l’image de Jacques de Basher, personnage énigmatique de la vie parisienne.
Mais derrière la superficialité et la vanité, les histoires sont plus sombres, les hommes plus complexes et les destins infiniment plus tragiques.

« Quel vertige cela doit provoquer, avoir seulement vingt et un ans et se voir déjà réaliser vos rêves alors que vous n’avez pas encore fini de les rêver…» 

Il y a des accents fitzgeraldiens dans la réussite insolente de Saint Laurent, laquelle s’est toujours accompagnée d’une incapacité totale à affronter la réalité. Pour de nombreux observateurs, Saint Laurent incarne le talent à l’état pur. L’homme semble être béni des dieux. A seulement 19 ans, il fait son entrée dans le monde prestigieux de la haute couture avec des dons exceptionnels pour son âge. Il n’a que 21 ans lorsqu’il succède à Christian Dior, et 25 lorsqu’il créé sa propre maison. Pendant un temps, Saint Laurent et Lagerfeld (qui ont débuté leur carrière ensemble) sont amis, mais leur amitié va rapidement se transformer en féroce rivalité, le succès phénoménal de l’un éclipsant l’autre. Si de l’avis de tous Saint Laurent est un génie à la sensibilité exacerbée, c’est un génie torturé - un artiste qui ne peut créer que dans la souffrance à l’image des références littéraires qu’il affectionne. Pour Pierre Bergé, Saint Laurent est « né avec une dépression nerveuse », ce que confirment les innombrables séjours en hôpital psychiatrique qu’il fera tout au long de sa vie. Sa carrière s’achève en 2002 au moment où Lagerfeld se réinvente, pour devenir ce personnage dont les médias sont aujourd’hui si friands.
Comme si la chute de l’un avait provoqué l’envol de l’autre…

Beautiful People
Saint Laurent, Lagerfeld : splendeurs et misères de la mode
Alicia Drake
Editions Denoël
565 pages, 25 euros

Daniel

daniel emilforkUn nom qui ne vous dit sans doute pas grand-chose, un visage reconnaissable entre mille : je vous présente Daniel Emilfork, surtout connu pour son rôle du savant maboul dans La cité des enfants perdus de Jeunet et Caro. L’écrivain François Jonquet est devenu son ami durant la dernière année de sa vie. Dans un livre écrit juste après sa mort en 2006, l’auteur tente de restituer la personnalité de ce personnage pour le moins atypique. Un récit court (121 pages) et sobrement intitulé Daniel.

En prenant comme point de départ leurs rencontres et leurs conversations téléphoniques, l’auteur dévoile une partie de la vie de ce comédien que le cinéma a trop peu utilisé. Et brosse avec élégance le portrait d’un homme vivant dans une grande solitude. Dans une minuscule pièce qui fait office de chambre, de salon et de bureau, dans un « dénuement de fakir frileux », Daniel Emilfork confie à Jonquet des bribes de sa carrière. Les films et les metteurs en scène prestigieux avec qui il a tourné : Fellini, Polanski… Les heures de travail passées pour ne jouer, au final, qu’une unique scène. Une situation tragique pour un acteur, mais à laquelle il s’était accoutumé : « vous ne pouvez pas imaginez, François, comme il est dur de ne dire qu’une phrase ». Homme orgueilleux s’il en est, Emilfork voulait avant tout être « bien affiché ». Peu lui importait l’argent, c’est son nom en gros caractères sur les affiches qui comptait le plus.

De l’aveu même de sa mère, Daniel Emilfork était laid. Lui, il a mis longtemps à le savoir : « je bataille depuis mon enfance, pour qu’au-delà de mon visage, on sente ce qu’il y a à l’intérieur de moi ». Robbe-Grillet disait qu’avec sa tête de gargouille il était parfait pour les rôles de gangster. Pour Emilfork, c’est « une idiotie totale, un gangster ne peut avoir ma gueule, il serait repéré tous les deux mètres et passerait sa vie en prison ».
Né au Chili de parents lithuaniens qui avaient fui les pogromes d’Europe de l’Est, Emilfork a beaucoup fantasmé sur la France avant de venir y vivre à l’âge de 26 ans : « j’ai été si déçu lorsque je me suis rendu compte que fort peu de Français avait lu Proust ! ». De toute manière « le monde se divise en merdes et en sous-merdes : les merdes ont lu Proust et les sous-merdes, non ».

Toute en retenue, l’écriture laisse deviner des choses bien plus tragiques que ce que l’on nous dit, autant pour Daniel Emilfork que pour l’auteur atteint d’un cancer (le nom de la maladie n’est pas prononcé). Elle imprime l’image d’un comédien pas comme les autres, qui n’a jamais voulu transiger avec la réalité.

Daniel
de François Jonquet
Editions Sabine Wespieser
121 pages

Photo : Christophe Berhault

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Gomorra, Naples et puis mourir

Gomorra s’ouvre sur une scène hallucinante : dans un ballet incessant de containers, des  marchandises entrent et sortent du port de Naples. Soudain, un container suspendu dans les airs déverse des dizaines de cadavres congelés qui se fracassent en mille morceaux sur le bitume. Ce sont des travailleurs chinois, la main d’œuvre la moins chère employée sur le port… Bienvenue à Naples, dans l’empire de la camorra, la mafia la plus puissante d’Europe.

Oubliez un instant les images d’Epinal de la mafia (le racket, les beaux costumes, le parrain vieillissant), les héros de Scarface et du Parrain, le code d’honneur de Cosa Nostra (la mafia sicilienne)… Ce que relate Saviano est pire que ce que vous pouvez imaginer : pas de code d’honneur et une violence inter-clanique telle que l’espérance de vie d’un chef de clan ne dépasse pas quarante ans. Ces dernières années, Le Système, comme l’appelle ses membres, est devenue une véritable entreprise criminelle internationale. Avec un seul but : s’enrichir à n’importe quel prix - si on peut dire.

Fruit de plusieurs années d’enquête, le premier livre de Roberto Saviano est à la fois un document historique, une enquête journalistique et un récit autobiographique. Un livre complexe qui ne se résume pas aisément. Si l’auteur mélange les genres, au risque parfois d’égarer le lecteur, la force de son propos et de sa démarche ne peut que convaincre. Car Roberto Saviano connaît bien son sujet : il est né à Casal di Principe, le fief de la mafia napolitaine. Et naître sur les terres de la camorra, ce n’est pas anodin. Forcément ça marque et ça colle à la peau. Toutes ces choses vues et entendues depuis l’enfance, tous ces destins qui n’ont pu se réaliser, toutes ces victimes réduites au silence, Roberto Saviano a décidé de leur donner corps dans son livre. Un témoignage que personne avant lui n’avait osé apporter.

L’analyse du mode de fonctionnement et des piliers sur lesquels repose le pouvoir tentaculaire de la camorra est fascinante (et compliquée vu le nombre de clans qui se partagent la Campanie). Mais c’est dans la petite histoire qu’on réalise pleinement l’emprise de la mafia sur la ville et ses habitants. Celle de ces adolescents qui rêvent de mort violente, comme au cinéma, et qui préfèrent vivre dix ans comme des princes plutôt qu’une vie entière de misère. Celle de ces retraités qui participent à l’achat mutualisé de drogue pour arrondir leurs fins de mois, et qui sans le savoir deviennent des trafiquants. Celle de ces « visiteurs » (junkies) sur qui on teste la cocaïne avant de la mettre sur le marché et qu’on laisse crever comme des chiens. Ces bouts de vie, Gomorra en contient des dizaines…

Reste que si Gomorra est par moment imparfait (un poil trop descriptif), on ne peut que saluer le courage de Roberto Saviano qui a mis sa propre vie dans la balance. C’est un livre écrit avec les tripes et qui résonne comme un cri. A nous de l’entendre.

Adapté au cinéma par Matteo Garrone, Gomorra a obtenu le Grand Prix au dernier festival de Cannes. Le film sortira en France le 13 août.

Gomorra dans l’empire de la camorra
de Roberto Saviano
Editions Gallimard
357 pages, 21 euros

Gomorra

Narco Show

Dans la peau d’un narco
Olivier Jourdan Roulot et Marc Fiévet
Hugo Doc, 19€

C’est l’histoire d’un type qui rêve d’aventures et qui un jour décide de prendre le large avec femme et enfants pour une année sabbatique sur les mers. Echoué sur le rocher de Gilbratar, les finances à sec, il est recruté par des agents du gouvernement français comme aviseur des douanes.
Au fil des ans, il devient le meilleur d’entre eux : son action permet la saisie de centaines de kilos de cocaïne et d’héroïne en quelques 7 ans de service. Hélas, dans ce monde de faux-semblants, Marc Fiévet ne fait pas le poids. Arrêté au Canada, il est lâché par l’administration des douanes qui ne le reconnaît pas comme l’un des siens, et il est condamné à 11 ans de prison.

Dans la peau d’un narco n’est pas un roman mais une histoire vraie racontée de manière haletante, à la manière d’un polar, par le journaliste OJR. Le parcours hors normes de Fiévet nous plonge au coeur des réseaux maffieux italiens, des organisations terroristes internationales et des méandres de la haute fonction publique d’Etat, et raconte, au final, l’histoire d’un homme qui a fait 11 ans de prison pour un crime qu’il n’a pas commis.

Pour en savoir un peu plus j’ai posé 3 petites questions à l’auteur :

A la lecture du livre on a parfois des doutes sur la véracité de toute cette histoire. Fiévet a-t-il été un narco, a-t-il failli le devenir ? On a quand même le sentiment qu’il n’est pas passé loin…

Le rôle est forcement dans l’ambiguïté à partir du moment où l’on accepte de le tenir et qu’on accepte la règle du jeu. A certains moments Marc Fiévet lui même ne savait plus où il était… Je pense que lorsque la situation était contrôlable son camp était clairement choisi, mais quand les choses deviennent plus compliquées, malgré soi, et que l’histoire s’emballe, c’est la situation qui domine.
Tu suis l’ex aviseur depuis un an environ. Penses-tu que le combat qu’il mène pour la réhabilitation de ses droits ait une chance d’aboutir ?
A vrai dire, je doute, parce que les Etats ne sont pas connus pour reconnaître leurs fautes ou manquements. Il y a une sorte de rigidité de l’Etat dans son bon droit, même quand il a éventuellement fauté. Mais, il y a aussi de très rares cas d’individus qui ont réussi à faire plier cette machine à force de ténacité.
Tu as réalisé l’an dernier «Guerre et Thon » pour Strip Tease qui mettait en scène un syndicaliste marseillais, tu suis aujourd’hui Marc Fiévet dans le cadre d’un documentaire, y a t-il un point commun entre ces 2 personnages ?
Ils sont dans une forme de radicalité, chacun à leur façon. Ce qu’ils sont en train de vivre est tout sauf lisse et la situation qu’ils doivent gérer est très compliquée, voire explosive. Ils ont la corde au cou, un peu comme un condamné qui s’apprête à monter à la potence.

¡Viva Cuba Libre!

Castro, l’infidèle de Serge Raffy

Des milliers de Cubains ont été emprisonnés dans les geôles castristes, des milliers d’autres sont exilés, réfugiés aux Etats-Unis en attendant le retour de la démocratie. Pourtant, dans les années 60, le régime cubain a beaucoup fait fantasmer la gauche et l’extrême gauche. Alors, Fidel Castro a-t-il toujours été le dictateur que l’on connaît aujourd’hui ?
A la lecture de ce livre la réponse est, hélas, 100 fois oui.

La démocratie sous Castro n’a duré qu’un mois ! Après la chute de Batista, l’armée rebelle, réfugiée dans la sierra Maestra, entre triomphalement à La Havane, le 7 janvier 1959, avec à sa tête, Fidel Castro et les barbudos Camilo Cienfuegos et Huber Matos.
Cependant, dès le mois de février, Fidel dissout l’assemblée nationale et se nomme lui-même premier ministre. La dictature est en marche et elle sera sans pitié pour tout ceux qui l’ont aidé à prendre le pouvoir.
En octobre, l’avion de Camilo Cienfuegos n’arrivera jamais à destination : il est abattu par… erreur. Quant à Huber Matos, il est condamné à 20 ans de prison et reste, à ce jour, le dernier cubain à avoir pu s’exprimer librement devant un tribunal.

 

On apprend aussi que le Comandante était membre du réseau Caraibes, un organisme secret créé par le KGB. Destiné à propager le communisme dans toute l’Amérique latine, il compte parmi ses membres des activistes de toutes sortes qui ont pour mission d’organiser des manifestations, des assassinats politiques, des grèves ou des soulèvements populaires afin de déstabiliser le régime en place.

Le style de Raffy est foisonnant, les anecdotes loufoques (notamment le voyage aux Etats Unis) succèdent aux épisodes les plus noirs de l’histoire cubaine (la rafle d’Escambray), et Fidel est un personnage hors normes.

En défaveur de l’ouvrage de Raffy, cependant, trop de partis pris et pas mal de raccourcis. Ainsi, toute l’enfance de Castro est racontée à l’aune du dictateur qu’il est devenu. L’auteur nous explique que le petit Fidel était un monstre en puissance parce qu’il aimait disséquer des… lézards ! De même, tous les aspects ‘positifs’ du régime sont complètement occultés, notamment la politique en matière d’éducation et de santé.
Un livre à sens unique donc, mais à lire pour ouvrir les yeux sur le plus vieux dictateur du monde.

Castro, l’infidèle.
Serge Raffy
Le livre de Poche
699 pages

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