Ensemble, c’est tout
Un homme et son fils marchent sur une route en direction du sud, dans un monde dévasté par un cataclysme nucléaire. C’est l’histoire de La Route, le roman de Cormac McCarthy, lauréat du prix Pulitzer 2007. Un an et demi après sa sortie, il était plus que temps d’oser enfin aborder ce chef-d’œuvre. Et force est de constater que le qualificatif n’est pas usurpé : dans ce texte court (252 pages), il n’y a rien à enlever, rien à ajouter, chaque mot est exactement à sa place, là où il doit être.
Si le sujet, aux frontières de la science fiction et de l’anticipation, est a priori aussi casse-gueule, c’est parce qu’on a tous lu des livres et vu des films qui traitent de l’apocalypse nucléaire. On a déjà des mots et des images en tête. On connait même la couleur de ce monde. Un gris noirâtre qui a fait disparaître toutes les nuances de l’humanité (d’ailleurs dans La Route, il n’y a que deux sortes d’humains : les « gentils » et les « méchants »). Simplement, il fallait s’appeler Cormac McCarthy et être un immense écrivain pour réussir à en extraire une parabole sur la condition humaine, et poser les questions qui comptent : que devient un être humain quand tout ce qu’il a connu a disparu ? Que reste t-il quand il n’y a plus rien ? Entre autres, l’amour d’un père pour son fils (le livre est d’ailleurs dédié à John Francis McCarthy, le fils de CMC) et l’espoir comme unique balise de survie.
Avec peu de personnages, puisque ceux que le père et le fils rencontrent ne sont que des accessoires, un minimum d’informations sur les origines de la catastrophe et une trame narrative répétitive, McCarthy réussit le tour de force de nous bouleverser. Mais c’est le style sobre et dépouillé de l’écrivain qui fait ici des merveilles et qui hisse le livre au rang de futur grand classique de la littérature américaine. Les longues phrases - on connaît l’aversion de McCarthy pour les virgules - et les dialogues courts embarquent le lecteur sur la route avec ce père et ce fils (dont on ne connait même pas les prénoms). Chaque pas qu’ils font, on le fait avec eux : on a peur, on a faim, on a froid ensemble. On goûte notre premier et dernier coca, avec l’enfant ; on garde tout au fond une lueur d’espoir, comme le père. On les suit dans leur périple, et dans une existence qui se résume désormais à chercher un abri pour la nuit, se protéger du froid, éviter les « méchants », et continuer à marcher. Avec la croyance qu’il y a encore quelque chose ou quelqu’un au bout de la route.
La Route
de Cormac McCarthy
Editions Points
252 pages





L’autre île
1946, la guerre est finie. L’écrivain Juliet Ashton abandonne sa chronique dans le Spectator pour se consacrer à l‘écriture d’un roman. Un échange de lettres avec des habitants de Guernesey lui suggère le sujet de son livre. Au fur et à mesure de leur correspondance, elle découvre l’existence d’un club de lecture au nom curieux : le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates. Et apprend que l’île pourtant située à quelques miles de l’Angleterre a été envahie puis occupée par les Allemands pendant cinq longues années.
Si le cercle littéraire a été à l’origine créé pour dissimuler aux Allemands l’existence d’un cochon volé, objet d’un festin aussi grandiose que rare, il est devenu au fil des semaines un rendez-vous incontournable pour tous ses membres. Isolés et coupés du monde, ces derniers se sont pris de passion pour la littérature. La plupart d’entre eux n’avaient plus lu un livre depuis l’école mais ils se sont lancés, d’abord timidement puis avec enthousiasme, dans les romans des sœurs Brontë, de Charles Dickens ou dans les pièces de Shakespeare.
Grâce aux lettres des membres du club, l’histoire de l’île est progressivement dévoilée. Juste avant l’arrivée des Allemands, des navires britanniques ont évacué les enfants (ainsi que les nourrissons) vers l’Angleterre. Les parents, eux, sont restés et n’ont eu de leurs nouvelles qu’une fois la guerre terminée. Occupants et occupés ont vécu ensemble en vase clos, affrontant les mêmes difficultés, à savoir le manque de nourriture, de vêtements et d’objets de première nécessité. En effet, Churchill refusait d’autoriser les bateaux de la Croix Rouge à accoster pour ne pas que les Allemands profitent des vivres. Inévitablement, l’occupation a entrainé des liens entre les deux camps provoquant la colère de certains habitants.
La forme épistolaire sied parfaitement à cette histoire à la fois excentrique et poignante. Les habitants de l’île possèdent un je ne sais quoi de foncièrement britannique qui les rend totalement attachants, même si certains personnages auraient mérité d’être un peu plus creusés. Cependant, le personnage principal est l’île elle-même avec ses pâturages verdoyants, ses moutons à laine blanche et ses délicieuses tea house. Une douceur de vivre accentuée par la description des années d’occupation.
Ecrit à quatre mains, Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates est le premier et dernier roman de Mary Ann Shaffer, une ancienne bibliothécaire et libraire de 74 ans. Il n’y a pas d’âge pour devenir écrivain !
Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates
de Mary Ann Shaffer & Annie Barrows
Editions Nil
390 pages, 19€
La Belle Rouge
Rappel : grâce à l’aide du célèbre chef Lenny Duveteaux, Rickey et G-Man, deux cuistots natifs de la Nouvelle-Orléans, réussissent à ouvrir leur propre restaurant, Alcool. Le concept est simple : tous les plats sont cuisinés avec des spiritueux. Une idée de génie dans une ville réputée pour le goût appuyé de ses habitants pour l’alcool (lire le billet).
Deux ans plus tard, le restaurant est devenu un des lieux incontournables de la Nouvelle-Orléans. Après des années de galère et de petits boulots, les deux chefs peuvent être fiers de ce qu’ils ont accompli : Alcool est une réussite à la fois populaire et critique. Pourtant, Rickey et G-man ne roulent pas sur l’or et racheter les parts de l’encombrant Lenny Duveteaux s’avère bien au dessus de leurs moyens. Jusqu’à ce qu’un riche magnat du Texas engage Rickey comme consultant gastronomique…
Surprise, Poppy Z. Brite délaisse la Nouvelle-Orléans pour Dallas puisque c’est dans la capitale texane que se déroule une grande partie du livre. L’auteur recrée à merveille l’ambiance de la ville et sa description de ses habitants est truculente. Si à la Nouvelle-Orléans l’alcool était l’élément fédérateur, à Dallas, c’est le bœuf, la viande dont tous les cowboys rêvent quand leur estomac gargouille. En conséquence, Rickey applique à un restaurant en perte de vitesse sa fameuse patte. Calqué sur le modèle d’Alcool, tous les plats du menu contiennent du bœuf et, comme à la Nouvelle-Orléans, les clients sont séduits. Mais Dallas sans magouilles, mensonges et tentatives de meurtre ne serait pas tout à fait Dallas et la ville offre donc son lot de rebondissements.
Outre les deux chefs et leur mentor, on retrouve dans Prime de nombreux protagonistes déjà présents dans le premier épisode, au rang desquels le machiavélique procureur Placide Treat, cette fois-ci au centre de l’intrigue, et l’avocat Oscar de la Cerda. Mais l’intérêt du livre réside dans les deux personnages principaux qui sont une fois de plus singulièrement attachants - même si le lecteur est parfois un peu agacé par ce couple si parfait : ensemble depuis 14 ans, il sont d’une fidélité à toute épreuve et font rarement des excès. Poppy Z. Brite le sait bien puisque dans ce nouvel opus elle soumet le couple à de nombreuses tentations.
La suite d’Alcool est une vraie réussite. L’intrigue policière est rondement menée et le suspense ménagé jusqu’à la fin. Il vous faudra néanmoins patienter jusqu’à la prochaine rentrée littéraire, le 3 septembre exactement, pour découvrir La Belle Rouge aux éditions du Diable Vauvert. Pour les anglophones, rendez-vous au prochain épisode !
La Belle Rouge
de Poppy Z. Brite
A paraître en septembre Au Diable Vauvert
Prime
Poppy Z. Brite
Three Rivers Press
(Crown)
Affreux, sale, mais pas vraiment méchant
« Comment, vous n’avez pas lu Bukowski ! ». Il n’en fallait pas plus pour me mettre immédiatement en quête d’un exemplaire des Contes de la folie ordinaire. Et ce avec d’autant plus d’énergie que la petite phrase avait été lâchée, l’air de rien, au détour d’un mail, par un écrivain ! Si je suis longtemps passée à côté de cet auteur sans oser l’aborder, c’est la faute de Barfly, le film de Barbet Shroeder, dont Bukowski a écrit le scénario largement inspiré de sa propre vie. Malgré des acteurs exceptionnels (Mickey Rourke et Faye Dunaway, sublime en alcoolo hystérique), je garde le souvenir d’un film particulièrement glauque et exaspérant. Préjugé défavorable, donc.
Pourtant, dès les premières pages des Contes, force est de constater que ce qui m’a dérangé dans le film n’est pas aussi pesant à l’écrit. L’univers de Bukowski est bien là : les paumés, les marginaux, les laissés pour compte. Toute une frange de la société américaine qui ne veut pas se laisser fondre dans le moule. Mais si le sujet semble lourd, l’écriture, elle, est simple et directe. Tout le génie de Bukowski réside justement dans ce paradoxe : raconter les pires horreurs avec la pointe d’ironie et de détachement suffisants pour qu’on ne le prenne pas (trop) au sérieux. Du coup, les innombrables torgnoles que se prennent les femmes dans ces contes ne sont pas aussi choquantes qu’elles devraient l’être. La violence est même tellement systématique et exagérée qu’on ne peut finalement… qu’en rire.
Dans un recueil de nouvelles, le bon alterne généralement avec le très bon et le moins bon - une règle à laquelle Les contes de la folie ordinaire n’échappent pas. Le recueil, qui comprend une vingtaine de contes, s’ouvre sur deux histoires très touchantes (La plus jolie fille de la ville et La vie dans un bordel au Texas), auxquelles le lecteur ne s’attend pas. Une habile décision d’éditeur qui permet d’entrer dans l’univers de Bukowski du bout des pieds ; les trucs horribles, car il y en a, ça sera pour plus tard ! Tour à tour franchement drôle (voire hyper déjanté) ou carrément crade, Bukowski nous amuse, nous fait hurler de rire et nous dérange. Malheureusement, une certaine lassitude finit par gagner le lecteur, qui a l’impression de tourner en rond devant la récurrence des événements, même si les lieux et les protagonistes varient. On contrebalancera néanmoins le propos en soulignant qu’une grande humanité transpire de ces pages. A la lecture de ces nouvelles, on perçoit que l’écriture est pour Bukowski bien plus qu’une nécessité. Et que cette détermination à devenir un écrivain coûte que coûte ressemble fort à une tentative de survie.
Les contes de la folie ordinaire
de Charles Bukowski
Le livre de poche
Traduction et préface de Jean-françois Bizot
Une flèche bien aiguisée
Dans La flèche du temps, Martin Amis relate la vie d’un criminel de guerre nazi, le docteur Tod Friendly. En commençant par la fin de sa vie, pour remonter jusqu’à sa naissance. Une histoire racontée à l’envers, rien de très original, me direz-vous. Mais Martin Amis nous embarque en réalité beaucoup plus loin. Ce n’est pas à l’envers, qu’il expose la vie de cet homme, mais à rebours. Explications : dans l’incipit, Tod Friendly est mort, couché sur un lit d’hôpital. Dans le second paragraphe, sa conscience se réveille. Le mort se lève, s’habille et rentre chez lui. Peu à peu, la maladie s’efface, sa condition s’améliore. En un mot, il rajeunit. L’écrivain britannique pousse le procédé à son paroxysme puisque les dialogues se lisent en partant de la fin (heureusement, l’auteur n’en abuse pas). De même, les médecins ne soignent pas mais mutilent leurs patients et, ironiquement, les nazis ne donnent pas la vie mais ils la créent et tentent d’éviter des souffrances inutiles aux déportés.
Le principe, il faut le reconnaître, est original. Mais il ne s’agit pas seulement d’un exercice de style. Le narrateur n’est autre que la conscience de Tod Friendly - dont ce n’est évidemment pas le véritable nom. Et vous l’aurez compris, sa vie n’est pas non plus celle d’un américain ordinaire. Les années s’écoulent à l’envers. Dans les années 60, Tod s’appelle John Young et vit à New York. Il traversera ensuite l’Atlantique jusqu’au Portugal, puis direction le Vatican, où un prêtre lui donnera une nouvelle identité. Le narrateur, lui, entend des bruits de bottes dans les rêves monstrueux que fait John Young. Quand l’officier nazi arrive à Auschwitz, c’est pour assister « oncle Pepi » (surnom du docteur Mengele). Si l’officier ne semble pas préparé aux camps de concentration, il s’en accommode rapidement et avec zèle : “Ici, il n’y a pas de pourquoi. Ici, il n’y a pas de quand, pas de comment, pas d’où. Notre but surnaturel ? Rêver une race. Faire un peuple du temps. Du tonnerre et de la foudre. Du gaz, de l’électricité, de la merde et du feu.”
En transformant les camps en un lieu où on donne la vie, Martin Amis ne fait pas disparaître pour autant l’horreur de la Shoah. Si dans La flèche du temps les nazis sauvent les juifs, c’est qu’ici même la morale est inversée. Ce procédé narratif sied parfaitement au ton ironique et cruel auquel nous a habitué Martin Amis. Il est cependant empreint d’une certaine froideur. Reste néanmoins certains passages dans lesquels l’auteur réussit à nous toucher. Par exemple lorsqu’il révèle qu’à Treblinka les Allemands avaient édifié la réplique exacte d’une gare, avec un guichet, un restaurant et une grosse horloge visible à la descente du train. Mais tout était factice. Il n’y avait ni guichet, ni restaurant, bien sûr. L’horloge ne donnait pas l’heure, non plus, les aiguilles étaient peintes sur le cadran. Il était toujours seize heures trente.
Un autre bug dans la flèche du temps.
Martin Amis
Time’s Arrow
Vintage Books
176 pages
Le livre est épuisé en français
Dans la famille Auster, je demande… Siri !
Avouons-le même si ce n’est pas politiquement correct, c’est parce que Siri Hustvedt est la femme de Paul Auster qu’on a eu envie de lire son troisième opus. Tout ce que j’aimais est un roman dense dans lequel on s’installe sans déplaisir. La (longue) première partie faisant office d’introduction, on découvre tour à tour chaque personnage : Bill, l’artiste, Leo, le prof d’université qui est également le narrateur, et leurs compagnes respectives, Violet et Erica. L’amitié qui unit Bill et Leo est au cœur du livre. Le titre conjugué au passé le laisse entendre, leur bonheur ne durera pas. Impossible pour autant de révéler quoi que ce soit, tant le livre tient par le suspense et l’effet de surprise.
Dans cette grande fresque qui ambitionne de raconter une vie entière, on avance lentement. Carré par carré, comme un peintre avec son tableau. Mais voilà, au fil des pages une question taraude le lecteur : où veut en venir Siri Hustvedt ? Le livre est long (445 pages) et l’auteur semble constamment hésiter entre un grand roman dont le thème central serait l’amitié et un thriller façon Dona Tartt, sans jamais choisir entre les deux. Du coup, on peine un peu. On se lasse de ces descriptions d’œuvres d’art et de ces longs développements sur l’hystérie et les désordres nutritionnels, au milieu desquels la disparition d’un adolescent semble presque incongrue.
Surtout, le livre souffre de la comparaison avec… Paul Auster, bien sûr. Que le lecteur ne peut s’empêcher de faire, d’autant plus que Tout ce que j’aimais lui est dédié. Parce que ce roman se situe à New York (dans le quartier de SoHo) et que le personnage de Leo a un air de famille avec Nathan Glass, le narrateur de Brooklyn Follies. Des similarités qui s’arrêtent là, malheureusement. Car Siri Hustvedt ne possède pas la grâce de son alter ego. Il manque ici un ingrédient essentiel, celui qui fait de chacun des livres d’Auster un enchantement : la magie. Ici, on attend en vain qu’un lapin sorte du chapeau, pour donner un peu de relief à un narrateur terne et déprimant. Ou pour nous soulager du malaise que l’on ressent face à cette histoire d’adolescent au bord de la folie.
On retiendra néanmoins de jolis moments de fulgurance littéraire, ici ou là - comme lorsque l’auteur réussit au détour d’une phrase à susciter une émotion forte. Et on regrettera simplement que l’intrigue romanesque ne soit pas à la hauteur de cette grande maîtrise de l’écriture.
Photo : Seth Kushner
Tout ce que j’aimais
de Siri Hustvedt
Editions J’ai Lu
445 pages
L’homme suspendu
En décembre 2001, Don DeLillo publie dans Harper’s Bazar un essai intitulé In the ruins of the future. On se dit alors que l’écrivain américain sera l’un des premiers à écrire sur le 11 septembre. Mais d’autres le font avant lui, avec plus ou moins de succès : Jay McInerney (lire mon billet sur La belle vie) ou… Frédéric Beigbeder. Si la publication de Falling Man était tant attendue, c’est que la désagrégation de la société américaine est le sujet de prédilection de DeLillo. En effet, depuis Outremonde, l’écrivain n’a eu de cesse de chroniquer le monde moderne. Estampillé par la presse ‘meilleur livre jamais écrit sur le 11 septembre’, L’Homme qui tombe est une plongée dans l’intimité d’un couple au lendemain des attentats.
Lorsque le 11 septembre, au matin, l’avion percute la tour sud du World Trade Center, Keith est dans son bureau. Comme tout le monde, il se précipite dans les escaliers. La descente est longue, bloquée par les pompiers et les blessés. Quelques heures plus tard, hébété et couvert d’un sang qui n’est pas le sien, Keith se retrouve à l’air libre au milieu d’un chaos indescriptible. A peine conscient, il prend le chemin de l’appartement de sa femme dont il est séparé. Lianne ouvre la porte sur son mari couvert de cendres et de sang. Comme tous les new-yorkais, ils vont tenter de reprendre tant bien que mal le cours de leur existence. Keith essaye de retrouver la mémoire des événements. En effet, il a rapporté des ruines du World Trade Center une mallette qui ne lui appartient pas. Il contacte la propriétaire avec qui il s’engage dans une étrange relation où chacun raconte en boucle ses traumas. « Nous continuions simplement à descendre. L’obscurité, la lumière, encore l’obscurité. J’ai l’impression d’être encore dans l’escalier. Je voulais ma mère. Si je vis jusqu’à cent ans, je serais encore dans l’escalier. » Incapable de reprendre une vie normale, Keith deviendra joueur de poker pro dans la ville la plus désincarnée qui soit, Las Vegas. De son côté, Lianne continue d’animer des ateliers d’écriture pour les patients atteints de la maladie d’Alzheimer. Elle est complètement bouleversée par la performance d’un artiste de rue qui se jette du haut des grattes ciels suspendu à un simple filin. « On le désignait comme l’Homme qui tombe. Il était apparu plusieurs fois, à l’improviste, suspendu à tel ou tel immeuble, toujours la tête en bas, en cravate et costume de ville. » Une performance qui évoque de manière saisissante les hommes et les femmes qui se sont jetés du haut des tours le 11 septembre 2001. Quant à Justin, le fils, il invente avec ses copains un héros qui vit dans le ciel, un certain Bill Lawton, qui s’avère être en fait… Ben Laden - des mots qui ont en anglais une prononciation approchante.
DeLillo alterne les points de vue. Chacune des trois parties du roman se termine avec Hammad, un terroriste que l’on suit de son recrutement dans une mosquée en Europe jusqu’à sa disparition au dessus de Manhattan. « Mais c’est bien pour ça que vous aviez construit les tours, non ? N’ont-elles pas été conçues comme des fantasmes de richesse et de puissance, destinés à devenir un jour des fantasmes de destruction ? C’est pour la voir s’écrouler que l’on construit une chose pareille. »
L’Homme qui tombe n’est pas un de ces livres dont on dévore chaque page avec avidité. Non, c’est un roman exigeant, qui requiert du temps et de la patience. Car l’écriture est aride, presque froide, et l’intrigue réduite à sa plus simple expression. Pourtant, ce roman parvient à accrocher le lecteur. Sa réussite tient justement dans ce qu’il n’y a pas à proprement parler de récit, plutôt une succession de petites saynètes qui semblent toutes irréelles. Et qui symbolisent parfaitement la perte de repères des protagonistes.
Photo : Richard Drew / AP
L’Homme qui tombe
de Don DeLillo
Editions Actes Sud
297 pages, 22 euros








