Avant 68
Dans Les Choses, une histoire des années soixante, Georges Perec réussit à capter l’air du temps, celui de l’année 1965 pour être précis. A travers l’histoire d’un jeune couple, l’auteur restitue les sentiments confus de toute une génération. Celle de jeunes actifs déchirés entre leur désir de vivre sans contraintes et les balbutiements de la société de consommation.
Agés de trente ans, Jérôme et Sylvie sont psychosociologues. Ils vivent dans un petit studio mais imaginent leur avenir dans un bel appartement au milieu duquel trônerait un canapé Chesterfield, ultime symbole de leur réussite : « La vie, là, serait facile, serait simple. Toutes les obligations, tous les problèmes qu’impliquent la vie matérielle trouverait une solution naturelle.» Sylvie et Jérôme courent les antiquaires et les salles des ventes ébahis par la beauté des objets et anxieux de les posséder : « Mais ici de nos jours et sous nos climats, de plus en plus de gens ne sont ni riches ni pauvres : ils rêvent de richesse et pourraient s’enrichir : c’est ici que leurs malheurs commencent. » Malgré le désir de s’enrichir, le couple n’a pas l’intention de sacrifier son mode de vie pour atteindre ce but : « Ils pouvaient, tout comme les autres, arriver ; mais ils ne voulaient qu’être arrivés. » Lucides, leurs aspirations leur semblent parfois « désespérément vides ».
Plus de quarante ans après sa parution, Les Choses reste un livre incroyablement pertinent. Même si l’auteur s’est toujours défendu d’avoir écrit un roman contre la société de consommation, la charge n’en est pas moins violente. Sa force réside autant dans son sujet que dans l’écriture froide, voire clinique, de Perec. Les personnages sont désincarnés : si on sait tout de leur vie quotidienne et de leurs désirs matériels, pas une seule fois ne sont évoqués leurs sentiments ni leur intimité. Ce qui ne fait que renforcer la sensation de vide et de malaise du couple…
Le récit contient de longues descriptions d’intérieurs et d’objets du quotidien, et à ce titre, le court chapitre d’introduction qui fait penser à un travelling de cinéma est un petit bijou.
Le portrait que trace l’écrivain est celui d’une génération qui fait l’apprentissage de la société moderne. Et dont les doutes portent en eux les germes de la révolte étudiante de mai 68. Pour Sylvie et Jérôme, il n’y a pas d’autre choix que de se fondre dans le moule, comme le montre leur tentative ratée de fuir le matérialisme. A trente ans et des poussières, ils n’ont pas les moyens de se révolter ; pour eux il est déjà trop tard. Après huit mois passés en Tunisie, ils rentrent à Paris et se décident à exercer leur métier avec application. A eux enfin ces choses dont ils ont toujours rêvé : les fauteuils en cuir, les bibliothèques en bois blond et les tapis de soie.
A la génération suivante, les pavés et les slogans…
Les Choses
de Georges Perec
J’ai Lu
121 pages
Magnifique Zelda
Des yeux dans le vague, une tenue de danseuse, tutu et pointes compris, deux grandes malles de voyage empilées l’une sur l’autre où on a inscrit le nom et l’adresse du couple Fitzgerald [819 Felder St, Montgomery, Alabama]… Voilà la photo de Zelda Fitzgerald qui m’a donné envie de lire Accordez-moi cette valse, son unique roman paru en 1932. Un livre écrit, selon la quatrième de couverture, en « six furieuses semaines ». Accusée par Hemingway d’avoir tué le génie littéraire de Fitzgerald, vilipendée par son mari pour s’être emparé des miettes de ses romans pour écrire le sien, Zelda accuse Fitzgerald de plagiat : il aurait utilisé dans ses romans des passages entiers de ses journaux intimes. Accordez-moi cette valse, roman largement autobiographique, lève une partie du voile sur la vie troublée du couple. Zelda y apparaît sous le nom d’Alabama Beggs et Francis Scott Fitzgerald sous celui de David Night, un peintre célèbre. L’enfance en Alabama, le mariage avec David Night, le départ pour la France et l’apprentissage de la danse sont autant de similarités avec la vie de Zelda.
La vie étourdissante de David et Alabama prend un tour nouveau lorsque les jeunes mariés embarquent pour la France. Après un été sur la Riviera le couple s’installe à Paris où se retrouvent de nombreux américains qui, comme eux, ont quittés les Etats-Unis : « des Américains insouciants s’accrochaient à de coûteuses excentricités, tels des domestiques cramponnés à un manège de foire en folie, un samedi soir ». Les Knight s’oublient et se perdent dans le tourbillon parisien : « personne ne savait qui donnait la party. Elle durait depuis des semaines. Quand on sentait qu’on ne pourrait pas tenir une autre nuit, on rentrait chez soi pour dormir et quand on y retournait une nouvelle fournée de gens s’était consacrée à la maintenir en vie ». Désoeuvrée et solitaire, Alabama se lance dans une carrière de ballerine à l’âge de 27 ans. Une passion soudaine et irrationnelle dans laquelle elle se jette à corps perdu pour « se libérer d’elle-même ». Mais autant d’efforts en si peu de temps ont brisé son corps, et elle est forcée d’abandonner.
L’écriture de Zelda Fitzgerald est tout à fait singulière. Ses comparaisons parfois surprenantes sont empreintes de poésie. Quant à ses maladresses elles donnent l’impression d’être voulues. Finalement, au-delà de la curiosité pour la vie de ce couple mythique, c’est aussi dans cette écriture étonnante que réside justement tout le charme de Accordez-moi cette valse.
Accordez-moi cette valse
de Zelda Fitzgerald
Edition Robert Laffont
Pavillon poche
L’année du Castor
2008 est l’année Beauvoir. En effet, on célèbre cette année le centenaire de sa naissance. La presse s’en est déjà largement faite l’écho, notamment le Nouvel Obs avec sa fameuse couverture, que certain(e)s ont trouvé scandaleuse. Personnellement, cet emballement médiatique m’a donné envie de relire cet écrivain que j’aime beaucoup.
Au lendemain de la guerre, le monde est divisé en deux camps. Les intellectuels de gauche qui ont combattu le fascisme s’interrogent sur l’engagement et l’action politique qu’ils vont désormais mener. Pour ne pas laisser l’Europe aux mains des américains, certains deviennent membres du parti communiste, d’autres cherchent une voie entre le gaullisme et le communisme. C’est le cas d’Henri Perron, romancier, ancien résistant et journaliste à L’Espoir, de Robert Dubreuilh, fondateur d’un parti politique et écrivain, et de sa femme Anne, psychanalyste.
Les Mandarins est une évocation brillante de ces années là. Le journal de la résistance doit-il devenir celui d’un mouvement politique, faut-il s’allier avec le parti communiste, peut-on parler des camps soviétiques sans faire le jeu des Etats-Unis, le socialisme triomphera-t-il un jour… Autant de questions qui paraissent aujourd’hui d’un autre âge, mais pour lesquelles on se passionne dans Les Mandarins.
Le roman alterne deux visions, celle d’Henri et celle d’Anne, qui va vivre une grande histoire d’amour avec un écrivain américain, sans pour autant quitter son mari.
A sa sortie, Les Mandarins a fait grand bruit. Qualifié de roman à clé par ses détracteurs, le livre raconterait en fait l’histoire de Camus (Henri), de Sartre (Robert) et de Beauvoir (Anne). Albert Camus a considéré ce livre comme une véritable trahison : son personnage dans le roman fait un faux témoignage afin de protéger une actrice dont il est amoureux. Une histoire qui serait en fait celle de Sartre… Mais tout cela n’est plus vraiment d’actualité. Reste aujourd’hui un très beau roman, d’une étonnante modernité.
Les Mandarins comme toute l’oeuvre de Simone de Beauvoir contient évidemment des aspects autobiographiques.
Pour Simone de Beauvoir, faire de sa propre existence le sujet de ses livres aura été en réalité une façon de ne jamais choisir entre la vie et l’écriture.
Les Mandarins, TI et II
Simone de Beauvoir
506 et 500 pages
Gallimard, Folio
Photo : Simone de Beauvoir au Café de Flore
Mansfield Park de Jane Austen
Pour : une héroïne droite et honnête
Contre : un début laborieux, une fin trop manichéenne et pas assez développée
Mansfield Park est le quatrième roman de Jane Austen (après Orgueil et Préjugés, Raison et Sentiments et Persuasion) que je lis, mais c’est surtout le premier que je n’ai pas vraiment apprécié. Bon, apparemment, je ne suis pas la seule puisqu’il s’agirait en fait du livre que les lecteurs de l’écrivain britannique aiment le plus critiquer. Et, en effet, il ne contient pas les ingrédients qui font d’ordinaire son succès, à savoir une héroïne vive, gaie, avec un sens aigu de la répartie, un héros masculin ténébreux et romantique, des études de caractère poussées.
Mansfield Park est d’abord un énorme pavé dans lequel il est très difficile de rentrer (oui, il faut s’accrocher pendant 200 pages). Un mot sur l’intrigue : Fanny Price a 10 ans lorsqu’elle quitte sa famille pour aller vivre chez son oncle et sa tante à Mansfield Park. Timide, effacée, manquant de confiance en elle, Fanny est traitée durement par sa tante et délaissée par ses cousines. Seul son cousin Edmond s’occupe d’elle. Deux nouveaux arrivants, Henry et Mary Crawford, vont semer le trouble dans le cœur et les esprits de cette petite communauté. Les 2 cousines de Fanny se disputent l’attention d’Henry Crawford et Edmond tombe sous le charme de Marie, sa sœur.
Ce n’est qu’après le départ de ses cousines que l’intrigue se concentre sur Fanny. Henry Crawford décide au départ de la séduire par défi, puis il est pris à son propre piège et tombe réellement amoureux. Fanny, elle, n’a d’yeux que pour son cousin et va même jusqu’à refuser la demande en mariage d’Henry - ce qui n’est pas du tout dans les mœurs de l’époque, où la situation financière d’une femme détermine le type de mariage qu’elle peut faire.
Certains passages sont vraiment trop longs. Ainsi, par exemple, de la pièce de théâtre organisée par les résidents de Mansfied Park, qui ne verra d’ailleurs pas le jour, considérée comme obscène par Sir Thomas : même en se remettant dans le contexte de l’époque on a du mal à comprendre où se situe vraiment le problème. Ensuite, il y a Fanny Price qui ne ressemble en rien aux héroïnes habituelles de Jane Austen. A l’inverse de Lizzie dans Orgueil et Préjugés, Fanny manque d’envergure et d’enthousiasme et on peine à s’attacher à son personnage. De plus, beaucoup de considérations morales émaillent le récit et la fin très manichéenne (les bons trouvent le bonheur et les méchants sombrent dans la honte) semble trop précipitée.
Mansfield Park
de Jane Austen
510 pages
Editions 10/18
Rien de mieux que les classiques!
Jane Eyre de Charlotte Brontë
Orpheline de naissance, Jane est confiée à sa tante. Traitée différemment de ses petits cousins, au mépris de la promesse faite par sa tante à son mari décédé, Jane se rebelle. Elle a 10 ans lorsque sa tante l’envoie en pension à Lowood. Huit ans plus tard, Jane devient gouvernante à Thornfield, demeure du ténébreux Edward Rochester. Elle tombe peu à peu amoureuse de Rochester, mais le passé de celui-ci va resurgir et Jane sera obligée de quitter Thornfield.
Si vous n’avez jamais lu ce grand classique de la littérature anglaise, je vous le conseille vivement car l’histoire et surtout la personnalité de l’héroïne restent étonnement modernes.
Jane Eyre 2006 : mini série de la BBC
Une des spécialités de la BBC, c’est l’adaptation des grands romans classiques de la littérature anglaise. Parmi les plus récentes, on retrouve Nord et Sud d’Elisabeth Gaskell, Bleak House de Dickens, Orgueil et Préjugés de Jane Austen ou La châtelaine de Wildfell Hall de Anne Brontë. Cette version 2006 est la quatrième adaptation du roman de Charlotte Brontë réalisée par la chaîne britannique (1983 avec Timothy Dalton, 1973 et 1947). Comme toujours avec la BBC, c’est un sans faute dans le choix des décors, des costumes et des acteurs. Toby Stephens campe un Rochester rugueux et cynique mais très attachant et Ruth Wilson joue une Jane Eyre pleine de fraîcheur. Les quelques libertés prises avec le roman n’entament pas la qualité de cette mini série. Mise en scène moderne, camera qui bouge beaucoup, utilisation de flashbacks… On est loin de l’austérité d’Orgueil et Préjugés, mais cette adaptation est une réussite totale.







