A la vie, à la mort
De Niro’s Game est une des bonnes surprises de la rentrée littéraire. Au mois de juillet dernier, son auteur remportait à la surprise générale le prestigieux prix Impac, devant des auteurs aussi illustres que Philip Roth et Thomas Pynchon. De quoi bien évidemment attirer notre attention. Ecrivain canadien d’origine libanaise, Rawi Hage propose avec De Niro’s Game un premier roman envoûtant, que l’on qualifiera volontiers de thriller politique tant l’intrigue s’avère étonnement bien ficelée et le dénouement pour le moins inattendu.
“Dix mille cercueils dormaient sous la terre et au-dessus, les vivants dansaient toujours, les bras chargés d’armes à feu.”
Au début des années 80, Beyrouth est une ville à feu et à sang. Ses habitants vivent dans des immeubles éventrés dont on se demande comment ils peuvent tenir debout. La vie est rythmée par les sirènes et les bombardements. Les hommes sont tous absents, déjà morts, tandis que pour les femmes et les enfants la vie continue dans la douleur. Bassam et George, surnommé De Niro à cause du film Voyage au bout de l’enfer, sont les meilleurs amis du monde. A vingt ans, la guerre est pour eux un immense terrain de jeux propice à toutes sortes d’expérimentations : drogues, alcools et arnaques en tout genre. Dès qu’ils quittent leur travail, Bassam et George trompent leur ennui en roulant à cent à l’heure sur les autoroutes défoncées de Beyrouth, pour rejoindre leurs amis membres des milices chrétiennes. Ils décident pour se faire un peu de fric de détourner une partie de la recette du Casino où travaille George. Pour Bassam, simple manutentionnaire sur le port, cet argent est un billet de sortie du Liban. Car Bassam a un rêve : rejoindre l’Europe pour aller vivre à Rome. Les choix que Bassam et George sont amenés à faire vont avoir raison de leur amitié. Les deux amis d’enfance choisissent des chemins radicalement différents : George va s’engager dans les milices chrétiennes et se perdre dans les horreurs de la guerre. Bassam, lui, réussira à embarquer sur un cargo qui l’emmènera à Marseille.
De Niro’s Game n’est pas un livre sur la guerre du Liban. Ce roman puissant et sans concession dresse néanmoins une violente salve contre les faiseurs de guerre qui utilisent les individus comme des pions. Bizarrement, ce que j’ai le plus apprécié dans ce roman, c’est ce qui m’a au départ un peu gêné, à savoir la distance que met l’auteur avec les événements et les personnages. Mais au fur et à mesure que l’histoire avance, le lecteur est pris dans le flot des événements. Une des forces de Rawi Hage est de parler de la guerre sans aucun pathos. Ajoutons qu’il mène son histoire de main de maître puisque, alors qu’on n’attend pas grand-chose, on se rend compte à la fin que c’est dans un véritable thriller que l’auteur nous a embarqué.
De Niro’s Game
de Rawi Hage
Editions Denoël
262 pages, 20 euros
Un Alcool à consommer sans modération !
Quand Thierry a évoqué sur son blog le concept de polar sans intrigue, j’ai réalisé que le livre que je lisais reprenait justement la forme du polar tout en s’affranchissant de l’essentiel, à savoir le suspense. Pour accrocher le lecteur, une ambiance et des personnages forts sont impératifs. Autant d’éléments que l’on retrouve dans Alcool, le dernier roman de Poppy Z. Brite. Avec cet opus, l’auteur change résolument d’univers : finis les romans gothiques et les histoires de vampires (qui je l’avoue ne m’ont jamais attiré), place au polar gastronomique. Alcool trimballe le lecteur dans les arrières-cours et les cuisines des restaurants de la Nouvelle-Orléans, une ville indolente et généreuse réputée pour le taux élevé d’alcoolémie de ses habitants. Ainsi, celle qu’on surnomme The Big Easy n’est autre que la capitale…de la picole !
La balade culinaire est orchestrée par Rickey et G-man, un couple de cuistots natifs de la Nouvelle-Orléans. Lassé de bosser dans des restos minables pour un salaire de misère, Rickey imagine un concept en phase avec la ville : un restaurant où chaque plat servi est cuisiné avec de l’alcool. De quoi rassasier tous les ivrognes et les gourmets du coin. Un certain Mike Mouton mettra bien quelques bâtons dans les roues de Rickey et G-Man, afin de les empêcher de mener à bien leur projet, mais il n’y a pas de quoi s’emballer : on sait très bien que nos deux compères vont ouvrir leur restaurant. Non, tout l’intérêt d’Alcool réside dans l’évocation des goûts et des saveurs, les associations inédites entre nourriture et alcool, l’ambiance surchauffée des cuisines, les rivalités entre chefs. Et lorsque Poppy Z. Brite ne nous mitonne pas de bons petits plats agrémentés, ici, d’une rasade de whisky, là, d’une dose de gin ou de marsala, elle nous entraîne à la découverte d’un restaurant chic ou d’un bouiboui qui sert pour trois fois rien le meilleur Muffuletta de la ville. En bref, si la Nouvelle-Orléans est amoureuse de l’alcool, elle l’est tout autant de la bonne bouffe, ce qui est particulièrement réjouissant pour les papilles du lecteur.
Une ville attachante en toile de fond, la vie quotidienne de quelques habitants hyper sympathiques, voilà qui évoque irrésistiblement… Les Chroniques de San Francisco - en plus trash et rock’n'roll, je vous rassure. Et ça tombe bien parce que Alcool est le premier d’une trilogie. Autre bonne nouvelle : les épisodes suivants sont déjà sortis. Pour ma part, impossible d’attendre la VF, Prime et Soul Kitchen seront bientôt en ma possession…
Alcool
de Poppy Z. Brite
Editions Au Diable Vauvert
459 pages, 20 euros
Les larmes de Régis Jauffret
L’auteur de Microfictions l’a souvent répété, le point de départ de Lacrimosa est une histoire vraie : une de ses ex s’est suicidée. Une expérience traumatisante qu’il a eu besoin d’exorciser. Le chapitre d’ouverture du quinzième roman de Régis Jauffret n’en est que plus surprenant : une jeune femme arrive à Marseille pour passer le week-end chez ses parents. A l’heure du dîner, elle se pend dans sa chambre d’enfant. Là, la plume de Régis Jauffret part en vrille et on se surprend à rire malgré la gravité du propos. Quelques pages plus tard, tout devient clair, l’écrivain a juste fait son travail d’écrivain : il s’est servi de la réalité pour écrire une fiction.
Entre Charlotte, la jeune femme décédée, et l’écrivain s’engage alors une relation épistolaire. D’outre-tombe, Charlotte s’adresse à celui qui vit « en concubinage avec Word ». Elle l’apostrophe : « tu me vouvoies comme une passante. Je suis devenue si lointaine ? Et de quel droit me donnes-tu un nom de gâteau ? ». Elle, c’est l’héroïne de livres « propres comme un sou neuf, fleurant la lavande de l’hypocrisie et la naphtaline des bons sentiments » qu’elle aurait voulu être. Pas celle d’un livre débordant d’angoisses existentielles. Charlotte accuse celui qu’elle appelle son « écrivassier » de travestir la réalité. Mais comme Charlotte, l’écrivain est un être attiré par la noirceur : « je vous l’accorde, la vie est un interminable dimanche », qui se débrouille comme il peut en écrivant des livres. On touche là au cœur du sujet principal du roman : la question de la condition d’écrivain. Jusqu’à quel point peut-on arranger, déformer, triturer la réalité pour ensuite la recracher dans un livre. Une interrogation qui poursuit Régis Jauffret jusqu’à la fin de Lacrimosa, puisque avant de renvoyer sa bien aimée dans les limbes, il lui demande une dernière chose : « dites-moi que ce roman, j’ai eu raison de l’écrire ». Dans un long final, Régis Jauffret nous fait vivre les derniers instants de Charlotte : « le mois de mars, le plus froid, le plus obscur et le plus court de votre existence ». Il s’approche au plus près de son héroïne, égrenant les semaines, les jours et enfin les heures précédents l’inéluctable. Le lecteur, propulsé dans la tête de quelqu’un qui va mettre fin à ses jours, en prend carrément plein la gueule et dans ce naufrage il vacille, lui aussi.
Il faut l’avouer, on ne sort pas indemne d’un tel livre. C’est peut être ce qui est d’ailleurs arrivé aux jurés du Goncourt (qui n’ont pas retenu Régis Jauffret dans leur liste). A leur âge, il faut faire attention, il est vrai. Un rien peut faire perdre la tête !
Photo : Régis Jauffret à la sortie d’Asiles de fous en 2004, par Jerry Bauer
Lacrimosa
de Régis Jauffret
Gallimard
218 pages
Bilan : rentrée littéraire 2007 (part 2)
Cendrillon
Eric Reinhardt
Editions Stock, 24€
Une bonne dose de Martin Amis, un soupçon de Bret Easton Ellis, une pincée de Houellebecq, et hop, voilà Cendrillon, le dernier roman d’Eric Reinhardt !
En France, ce roman a été salué par la critique comme le livre monde par excellence, la bombe de la rentrée littéraire 2007. Personnellement, le livre de Reinhardt m’a laissé une impression de déjà lu car il s’approprie un style littéraire anglo-saxon, l’anticipation sociale, sans réellement apporter quelque chose de neuf.
Le point de départ, on le trouve sur la 4ème de couverture, avec cette simple phrase : « que serais-je devenu si je n’avais pas rencontré Margot à 23 ans ? ». Donc, tout au long de ces 580 pages, Eric Reinhardt nous explique qui il aurait pu devenir : un trader, un obsédé sexuel ou un paumé aux pulsions meurtrières. C’est l’idée fondatrice du livre mais bizarrement on ne croit pas à ce postulat de départ.
Eric Reinhardt se met lui-même en scène au milieu de ces loosers : un écrivain raffiné qui passe ses journées à la terrasse d’un bar à réfléchir. Il écrit dans une chambre de bonne et punaise au mur les critiques élogieuses de ses livres ; il a deux amis, un chorégraphe et un architecte, il n’aime pas la gauche - son précédent roman a été étripé sur France Culture. Et, pour tout dire, tout cela est un peu ennuyeux.
En fait, les 4 histoires n’ont pas vraiment de lien entre elles. J’ai bien aimé le parcours du trader Laurent Dhal et le décryptage des mécanismes de fonctionnement de la finance internationale, mais les autres personnages ne sont pas aussi creusés, l’un d’eux disparaît d’ailleurs pendant 300 pages.
Au final, il y a quand même de très belles pages dans le roman de Reinhardt, notamment sur l’amour, sur Margot sa femme ou l’automne (sa saison préférée), mais il reste comme un goût d’inachevé.
Ni d’Eve ni d’Adam
Amélie Nothomb
Albin Michel, 17,90€

Amélie Nothomb figure régulièrement en tête des baromètres des meilleures ventes de livres et chaque rentrée littéraire voit la publication du nouveau Nothomb.
Ce dernier opus se déroule à la même époque que Stupeur et Tremblements qui racontait l’expérience d’Amélie Nothomb dans le monde de l’entreprise japonaise. L’auteur retourne dans ce Japon qu’elle a quitté enfant pour y faire ses études et rencontre Rinri, un japonais fils de bonne famille.
D’une écriture directe et alerte, Nothomb raconte son histoire d’amour avec Rinri, mais aussi son histoire d’amour avec le Japon.
Avec humour elle retrace la passion japonaise pour les mallettes portatives de fondue suisse, les délices culinaires nippons qu’elle affectionne et la tradition ancestrale de l’ascension du mont Fuji que chaque japonais doit gravir au moins une fois dans sa vie.
Ce n’est pas stéréotypé, c’est parfois assez touchant et souvent très drôle.
Ce roman a obtenu le prix de Flore 2007. Un prix censé récompenser un auteur apportant du sang neuf dans le paysage littéraire français…
Mais bon, pourquoi pas…La liste de tous les prix littéraires décernés cette année, c’est ici.
Bilan : rentrée littéraire 2007 (part 1)
La saison des prix littéraires s’est achevée avec l’attribution du prix Interallié à Birmane de Christophe Ono Dit Biot. Conclusion : un grand gagnant - les éditions Gallimard, une seule femme récompensée - Amélie Nothomb (prix de Flore) et quelques polémiques ici et là.
Et les livres dans tout çà ?
Pour la première fois cette année, j’ai lu un certain nombre des romans parus lors de cette rentrée littéraire. Petit tour d’horizon…
A l’abri de rien
Olivier Adam
Editions de l’Olivier, 18€

Dans A l’abri de rien, Olivier Adam nous entraîne à Sangatte, là où en 2002 Sarkozy et Blair ont fermé en grandes pompes un centre d’accueil de réfugiés.
Le centre n’existe plus mais des réfugiés kurdes, pakistanais, afghans, éthiopiens, iraniens ou irakiens continuent d’affluer à Sangatte. Sans lieu d’accueil, ils errent dans la ville, vivent de la soupe populaire et c’est tout. Ils dorment sur les plages ou le bitume, été comme hiver, attendant le jour où un passeur leur soutirera 1000 euros pour traverser la Manche et rejoindre l’Angleterre encastrés sous un camion.
Dans cette région sinistrée les gens simples ont eux aussi une vie dure et Olivier Adam nous raconte l’histoire poignante de Marie, jeune mère de famille désemparée, qui peu à peu délaisse sa famille pour venir en aide à ces réfugiés clandestins.
L’écriture est simple et brute à la fois. Le destin brisé de ces réfugiés arrivés en Europe plein d’espoir est magnifiquement évoqué par Adam. Par contre, le mal être de Marie ne m’a pas vraiment ému. Je n’ai pas ressenti d’empathie pour elle et j’ai trouvé son personnage agaçant, voire exaspérant.
Qui se souvient de David Foenkinos ?
David Foenkinos
Gallimard, 16,90€

Qui se souvient de David Foenkinos ? est l’histoire d’un écrivain, David Foenkinos, qui après avoir connu un certain succès littéraire devient un total has been dont même la propre femme ne supporte plus le décalage. David Foenkinos l’écrivain du livre attend donc qu’une idée géniale de roman surgisse et le propulse à nouveau dans le cercle des écrivains qu’on reconnaît dans la rue et que les femmes trouvent sexy.
Dans un train Paris Genève, l’idée géniale surgit enfin, mais de retour chez lui au moment de la coucher sur le papier c’est le néant.
C’est un livre facile à lire, le personnage de Foenkinos est emminement sympathique, d’autant plus qu’amis et famille se détournent de lui, le succès n’étant plus au rendez vous. Cependant aux deux tiers du livre l’histoire devient un peu trop abracadabrantesque à mon goût et j’ai commencé à m’ennuyer.
Je m’appelle François
Charles Dantzig
Grasset, 18,90€

C’est une histoire à la Rocancourt, ce français qui a séduit et arnaqué le tout Hollywood dans les années 90. Dans le roman de Dantzig, le séducteur s’appelle François Darré, vient de Tarbes et montre très tôt une propension à embellir la réalité. Il quitte Tarbes pour Paris, se fait passer pour un fils de bourgeois, arnaquant et flouant de quelques milliers de francs ses victimes. A Hollywood, il est François Depardieu, le neveu de Gérard, et côtoie les stars du cinéma.
Prison, meurtre, rédemption médiatique, ce roman est un véritable concentré de notre monde moderne en ce début de siècle. Un livre émouvant aussi, parce que l’histoire de ce garçon né dans la mauvaise famille est celle d’un individu qui ment pour être meilleur.







